Scalp

S
Cyril Herry

Scalp

France (2018) – Seuil (2018)


Hans, un gamin de dix ans, perd coup sur coup Stan – l'homme qu'il pensait être son père – et Jean-Loïc – le seul adulte qui aurait pu, à ses yeux, en tenir parfaitement le rôle. Apprenant la vérité sur sa filiation par Teresa, sa mère, il l'oblige à partir à la rencontre de son géniteur.

Lien d'intérêt : Bien que nous n'ayons jamais bu un verre ensemble ni même échangé un salut autre que virtuel, je connais depuis quelques années Cyril Herry, ayant usé avec lui mes fonds de culotte durant quelques mois sur le forum Noir Bazar. J'estime son travail en tant qu'éditeur, d'abord pour Écorce qu'il a fondé et, ensuite durant les quelques mois comme responsable de la collection Territori à La manufacture de livres qui lui auront au moins permis d'y publier la formidable Séverine Chevalier. Je ne connais pas le romancier, mais il sera traité comme les autres ici.

Cyril Herry poste de loin en loin sur un célèbre réseau social, et ses apparitions sont aussi furtives que celles du renard qui observe les protagonistes de Scalp. Il semble éviter ses semblables et préfère courir les bois comme le fait Alex, ce père mystérieux que s'apprêtent à rencontrer Hans et Teresa. Photographe, l'auteur a parfois partagé avec nous les feux autour desquels une poignée d'amis aussi sauvages que lui se réunissent, les cabanes dont il change régulièrement l'emplacement, les cadavres des voitures abandonnées à la rouille et aux mousses que recèle cette nature qu'il parcourt, été comme hiver.

C'est dire que je n'étais pas en terre inconnue dans la première partie de Scalp, qui voit Hans et Teresa découvrir la retraite d'Alex, une yourte montée au bord d'un étang cerné d'une forêt profonde, loin du tumulte des vies ordinaires. Alex a longtemps milité pour protéger la nature de la connerie et des agressions humaines. Il a cependant engagé, dix ans plus tôt, le combat de trop qui le fit quitter Teresa, cette dernière ne découvrant qu'un peu plus tard, et dans le dépit de l'abandon, qu'elle était enceinte de lui. Alex fut tenu dans l'omission de sa paternité et Hans dans le mensonge sur ses origines, ce qui explique pour beaucoup la défiance dont il fait désormais preuve à l'égard de sa mère.

L'absence d'Alex à leur arrivée place les deux sur la défensive. L'enfant souhaite attendre le temps qu'il faudra le retour de son père, l'adulte entend suivre le programme établi et repartir le plus vite possible. L'entêtement de Hans aura raison de la volonté vacillante de sa mère et les voici prenant possession des lieux, elle nostalgique d'un amour perdu, lui dévoré par l'esprit d'aventure qu'on a tous à cet âge.

Scalp mêle parfaitement la connaissance intime que l'auteur a de la nature sauvage à l'ivresse qu'il imagine gagner l'enfant. Pour dissoudre l'énigme qu'est Alex, Hans traque autour du plan d'eau, par l'esprit d'abord, puis en cachette de sa mère, les traces de l'absent qu'il superpose aux souvenirs laissés par Jean-Loïc. À travers cette quête du père, Hans cherche aussi à s'émanciper de ce monde où « les adultes possèdent ce don stupéfiant d'avorter les rêves », choisissant – pourquoi pas ? – une nouvelle naissance en renard ou en Indien.

Des gamins de son âge crèveront la bulle d'innocence dans laquelle il a été maintenu jusqu'alors. Amenant avec eux l'orage, d'autres hommes viendront, transformant les intenses quarante dernières pages de Scalp en rite de passage obligé vers l'âge adulte. Comme dans toutes les cultures, celui-ci ne peut s'accomplir sans faire contempler à l'impétrant la réalité du monde. Homo homini lupus est... le nôtre est dominé par la haine, la violence et la noirceur des désirs humains, qui prennent possession des berges de l'étang.

Au sortir de cette matrice en ferraille dans laquelle il a trouvé refuge, qu'est devenu Hans ? Scalp ne tranche pas entièrement, laissant au lecteur une trace conditionnelle qu'il pourra ou non suivre.

Chroniqué par Philippe Cottet le 18/02/2018



Illustration de cette page : Épave