Yaak Valley, Montana

Y
Smith Henderson

Yaak Valley, Montana

États-Unis (2014) – Belfond (2016)

Titre original : Fourth of July Creek
Traduction de Nathalie Peronny

Aux débuts des années 80, quelques mois mouvementés dans l'existence de Peter Snow, travailleur social dans le Montana.

Yaak Valley, Montana est un énième regard porté sur le quart-monde rural américain [1]. Sur le fond, il n'y a pas grande différence entre ce qui se passe dans les Appalaches ou le Missouri [2] et les environs de Missoula.

La seule originalité du roman d'Henderson réside dans son personnage central, travailleur social à peu près aussi déglingué que les gens dont il doit s'occuper. Pas vraiment une enfance malheureuse, le père était prospère, mais lui préférait Luke, son cadet, désormais en cavale pour avoir frappé son contrôleur judiciaire. Non, juste un mauvais mariage, trop jeune, un alcoolisme précoce, renforcé au fil des ans par toute la merde qu'est son quotidien, enfants maltraités, violés, affamés, désocialisés et leurs parents à la dérive d'un monde qui sait leur signifier leur inutilité et dont il est, quelque part, le messager.

Yaak Valley, Montana est construit sur un antagonisme, l'intérêt que porte Pete Snow à ses cas et sa désaffection pour celui de sa fille Rachel. Partie au Texas avec sa mère Beth – qui va bientôt voir en cette gamine de treize ans une rivale sexuelle insupportable –, l'adolescente fugue, puis fait la route et finit pas se prostituer pas très loin finalement de son lieu de naissance, après un périple dans tout l'Ouest du pays. Son histoire vient en contrepoint de l'arc principal, nourrissant la culpabilité et les déséquilibres de son père, ses cuites à répétition, ses regrets, ses remords.

Incapable de sauver sa gosse, Snow cherche une possible rédemption dans la mise à l'abri de Cecil et de sa jeune sœur Katie, enfants d'une droguée instable et égoïste, ainsi que dans celle de Benjamin, fils de Jeremiah Pearl. Cette partie de Yaak Valley, Montana est la plus intéressante, sans être d'une totale originalité, puisqu'elle revient sur la lente transformation d'une famille ouvrière ordinaire de l'Indiana en vagabonds fugitifs dans leur propre pays, guettant la fin attendue du monde. Dévorée par un fanatisme religieux porté par la mère, gangrénée par des thèses complotistes dans lesquelles se cache – comme le découvrira Pete – un certain fond de vérité, la famille Pearl survit comme elle le peut dans les forêts impénétrables du Montana. Il faudra beaucoup de patience au travailleur social pour gagner la confiance de Jeremiah. Il y arrivera surtout parce qu'il n'est guère différent d'eux.

Yaak Valley, Montana est assez lent à démarrer, est sans doute trop long et pas toujours bien écrit, mais dispose d'un final qui permet de racheter un peu ces faiblesses. Son intéressant parti-pris initial ne lui permet pas d'apporter une vision vraiment renouvelée sur la pauvreté aux États-Unis, même si les critiques semblent étonnamment enthousiastes à son sujet. Peut-être à rapprocher de cette remarque de Sylvie Laurent :

Le « poor white trash », comme l’a parfaitement compris Eminem, est un déchet odieux dont on a besoin de savoir qu’il existe. Il rassure et il inquiète. Il trahit le mensonge de la destinée commune de la population blanche et offre à une petite bourgeoisie qui ne dit jamais son nom le plaisir coupable de la discrimination sociale.

Chroniqué par Philippe Cottet le 04/10/2016



Notes :

[1] Ce que l'on nomme le white trash et qui fait l'objet, autant d'études en sciences sociales que de répresentations fictionnelles, romanesques ou cinématographiques. La première évocation de cette dégénérescence est contenue dans History of the Dividing Line de William Byrd, en 1728. Voir la thèse passionnante de Sylvie Laurent Poor White Trash - La Pauvreté Odieuse du Blanc Américain, (Presses universitaires Paris Sorbonne - 2011)

[2] L'autre Amérique, la pauvreté aux États-Unis de Michael Harrington (Gallimard - 1967) ou Daniel Woodrell, par exemple Un hiver de glace (Rivages - 2007)

Illustration : Dans les collines et le dénuement