Lignes de fuite

L
John Harvey

Lignes de fuite

Royaume-Uni (2012) – Rivages (2014)


Traduction de Karine Lalechère

Le corps d'un jeune Moldave est retrouvé sous la glace d'un étang d'Hampstead Heath, au nord de Londres. Karen Shields, une inspectrice d'origine jamaïcaine chargée de l'enquête, finit par soupçonner le père de la petite-amie de l'adolescent, un homme violent qui se rend fréquemment dans les pays baltes.

Lignes de fuite est un procedural tout à fait classique, servi comme toujours chez Harvey par une écriture maîtrisée et une réelle empathie pour certains des personnages.

La partie criminelle de l'enquête débouche rapidement sur la guerre de territoires qui oppose les gangs locaux – racistes et dont les membres sont souvent liés au British National Party – aux organisations mafieuses en provenance de l'Est européen qui s'implantent petit à petit dans le pays. Règlements de comptes armés entre les deux factions, tortures, toute la panoplie dans l'art d'impressionner l'adversaire se retrouve ici, dissimulée derrière la façade de respectabilité nécessaire au blanchiment permanent de l'argent de la drogue, du trafic d'êtres humains, du jeu, de l'extorsion.

Sans aucune véritable surprise, Lignes de fuite permet d'appréhender toutes les difficultés à réunir des preuves contre ces gens, d'autant que plusieurs services de police sont concernés, chacun estimant avoir la priorité sur les autres.

De tels systèmes mafieux ne peuvent subsister qu'avec la complicité de flics haut placés ou de politiques corrompus, et Lignes de fuite, dans le cas où une suite à ce volume serait prévue, laisse l'hypothèse du traître en suspens. C'est peut-être aussi pour cette raison que le personnage de Karen Shields n'est pas exploité à fond : femme, noire, et detective inspector au Royaume Uni, il y avait sans doute beaucoup plus à dire sur ce par quoi elle était passée pour en arriver là. John Harvey ne fait pas l'impasse, mais on sent aussi qu'il en garde pas mal sous le pied pour éventuellement parfaire, dans le futur, son enquêtrice [1].

C'est donc la seconde histoire traitée en parallèle qui relèvera l'intérêt de Lignes de fuite, lui conférant une touche d'humanité plutôt bienvenue. Exilé au fin fond de la Cornouailles, Trevor Cordon est un inspecteur en froid avec sa hiérarchie et avec son fils. Les tâches policières y étant sinistres, il s'est mis en tête de retrouver, puis de sauver Rose, une jeune femme qu'il avait connue quinze ans plus tôt alors qu'elle se droguait et se prostituait. Désormais mère de famille et devenue Letitia, elle fuit le père de son enfant, un gangster ukrainien qui permettra évidemment de faire le lien avec l'histoire principale.

Un homme seul et plus très jeune visant la rédemption d'une femme de mauvaise vie qui ne lui demande rien n'est pas un thème très neuf, il suffit de penser au Professor Unrat d'Heinrich Mann, même si Cordon n'ira pas jusqu'à la déchéance de Raat. John Harvey fait de Letitia un être insaisissable, une sorte de survivante qui s'adapte comme elle le peut à toutes les situations, pliant mais ne rompant jamais, incapable de sacrifier définitivement sa liberté. Sauvage, agressive, perpétuellement sur la défensive, elle est la véritable héroïne de Lignes de fuite.

On lira avec beaucoup d'intérêt l'entretien que John Harvey a accordé à Catherine, sur le blog Les polars de Velda. L'homme est sympathique et extrêmement lucide sur son métier : John Harvey en roue libre.

Chroniqué par Philippe Cottet le 07/12/2014



Notes :

[1] Hypothèse qu'il semble écarter, voir l'entretien mentionné ci-dessus.

Illustration de cette page : Marlène Dietrich dans L'ange bleu de Joseph von Sternberg, adaptation du roman de Mann.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Berlin Concerts d'Eric Dolphy (1961, réédition 1990)