Ici meurent les loups

I
Stéphane Guyon

Ici meurent les loups

France (2015) – La Différence (2015)


Face à un père terrible, trois frères cherchent à trouver leur place dans une fuite (amoureuse, physique ou mentale) forcément imparfaite, douloureuse ou criminelle.

Ici meurent les loups est un roman plutôt abstrait, fondé sur le non-dit, l'ellipse, le fragmentaire. Sauf à se décourager très vite, le lecteur y est forcément amené à imaginer pour relier entre eux des îlots de narration énigmatiques de par leur incomplétude et leur immédiateté.

Nous ne savons rien de ce qui oppose le père et les trois fils – Stanislas (18 ans), Matthias (15 ans) et Ladislas (13 ans) –, à part la pesanteur des repas silencieux, la dureté minérale de l'homme, sa vulgarité, cette façon qu'il aurait d'empêcher le déploiement des ailes de ses garçons. Une bribe nous fait comprendre que l'aîné a déjà fui, mais est rentré soumis, définitivement absent sauf au lien l'unissant à son cadet (lien indéchiffrable, de dépendance organique à une vie qui résisterait pour eux deux) et à celui le menant à cet oncle infirme et son épouse – qui a épuisé son existence à sculpter des pierres dont le monde se fiche – qui seuls semblent, sinon comprendre, du moins offrir au jeune homme quelque chose ressemblant à une famille.

Insolent, désobéissant, étrange, Matthias est le grand décepteur – mais de quelles attentes ? – dont tout le monde guette le départ. Le père pour en être débarrassé. Les frères, parce que s'il y en a un qui peut réussir seul au-dehors, c'est lui. La mère, effacée, invisible, parce qu'elle a perçu en lui une faiblesse existentielle qui le condamne s'il reste. Pour l'instant, le cadet s'absente quelques jours et revient. Le fusil qu'il vient de voler avec la complicité passive de l'aîné pourra peut-être lui offrir une alternative ?

Enfin le benjamin aime... Une adolescente plus âgée, une sœur-mère qui vit dans une cabane misérable de l'autre côté d'une butte-frontière qui les protège – elle et son jeune frère Samuel –, les dissimule, les tient à l'écart du monde depuis que leur père a fui lui aussi. Après avoir goûté à la ville et au corps du garçon, elle a désormais soif d'espaces et de journées, celles-là habitées et normales.

Dans Ici meurent les loups, le crime se noue tardivement. Attendu – mais accompli comme en passant –, laid, révoltant, impardonnable, impuni (en librairie le 7 mai 2015)

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/05/2015



Illustration de cette page : Sculpture

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Statues de Moloko (2002) – Ki Oku de DJ Crush et Kondô Thoshinori