Les violents de l'automne

L
Philippe Georget

Les violents de l'automne

France (2012) – Jigal (2012)


Un homme âgé, rapatrié d'Algérie, est retrouvé mort dans son appartement de Perpignan, abattu sans doute par un professionnel. Sur la porte de son salon ont été taguées les trois lettres : O A S. Quelques jours plus tard, une stèle controversée honorant les morts de l'Algérie Française est saccagée. On découvre aux deux endroits un indice laissant supposer un même auteur, ce qui plonge les policiers chargés de l'affaire dans la plus grande confusion.

Il y a exactement un demi-siècle, l'indépendance de l'Algérie mettait fin à une guerre de huit ans qui n'avait jamais voulu dire son nom. Militairement défait, le Front de Libération Nationale triomphait sur le plan politique, et la future nation allait bientôt assister à un exode des populations européennes installées depuis 130 ans dans le pays.

Alors que le gouvernement français évaluait celui-ci à 200 000 arrivées temporaires, le retour en France fut au contraire massif et définitif, prenant tout le monde de court. Terrorisés, les Français d'Algérie qui, pour la plupart, ne connaissaient pas la Mère Patrie y furent projetés, sans ménagements, dans l'impréparation la plus totale.

L'accueil par une métropole lassée de la guerre, méfiante devant des étrangers dont la façon d'être relevait en partie du fantasme [1], fut particulièrement difficile. Les communautés “ rapatriées ” s'agrégèrent principalement autour de la Méditerranée, se mirent au travail et, malgré les obstacles, s'y intégrèrent. Elles conservèrent néanmoins une spécificité culturelle, un mode de vie, des habitudes et une nostalgie tournée vers ce vide, ce pays absent dans lequel elles étaient nées.

Accompagnant le parcours vengeur d'un septuagénaire arthritique, Les violents de l'Automne reviennent sur les derniers mois sanglants ayant marqué la fin de la présence française en Algérie. Philippe Georget trousse avec beaucoup d'habileté et d'intelligence son récit, entre l'Alger d'hier secouée par les attentats OAS et le Perpignan d'aujourd'hui, où les plaies de l'exil restent encore vives, cinquante ans plus tard. Ils étaient nombreux à soutenir alors implicitement le mouvement extrémiste dirigé par Salan et sa tactique de terreur – d'abord dans la population musulmane, puis contre toute personne se dressant contre leur désir fou d'une Algérie “ purifiée ”[2] – se condamnant ainsi à perdre leur place dans ce pays [3].

Dans la très complexe histoire des derniers moments de la présence européenne en Algérie, les souvenirs de l'homme appelé Sigma retracent parfaitement la lente dérive de ces activistes qui tentèrent, après le putsch raté d'avril 1961, d'arrêter la marche vers l'indépendance.

Provoquer les réactions d'un FLN militairement exsangue afin que l'armée française réplique puis bascule du côté de leur cause justifiait, à leurs yeux, cette politique d'attentats. Jeune, idéaliste et jusqu'au-boutiste, Sigma participe avec ses camarades Delta et sans états d'âme à ces attaques meurtrières, ciblées ou aveugles contre les musulmans, puis contre ceux soupçonnés d'être favorables à l'indépendance, avant de faire le coup de feu contre les barbouzes et piller les banques.

La communauté des rapatriés que va croiser Sebag, voudrait bien faire l'impasse sur cette partie de l'histoire afin de continuer de vivre dans ce fantasme de paradis perdu dont ils auraient été chassés. On en aperçoit parfaitement les contours conviviaux et nostalgiques lors du repas où sont invités le lieutenant de police et son épouse, et qui fleure bon l'anis, la graine de semoule et le patatouète. D'autant que l'amnistie de juin 68 [4] et la réhabilitation larvée qui a suivi – marquée par l'érection de monuments à la gloire de l'OAS (d'abord à Nice en 1973, puis à Perpignan en 2003 avant Béziers, Marignane, etc.) – avaient permis de maquiller quelque peu l'histoire, transformant en héros, en “ résistants ”, en hommes d'honneur ceux que le monde entier avait toujours perçus comme une bande de fanatiques meurtriers.

Les violents de l'Automne, entre passé et présent et dévoilement progressif du parcours de Sigma, donnent l'occasion au lecteur de déconstruire efficacement ce mythe, devenant du même coup roman politique autant que policier. Philippe Georget rappelle le gâchis que fut cette décolonisation semée de mensonges et de tromperies, mais aussi les responsabilités historiques de chacun. Surtout, il pointe du doigt l'enjeu que représente encore, mais pour quelque temps seulement, le combat symbolique et sémantique autour de la mémoire de l'Algérie française.

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/07/2012



Notes :

[1] Tous passaient pour des exploiteurs d'Arabes, qui rentraient en France les valises pleines d'argent et allaient faire jouer leurs relations pour prendre toutes les places, notamment de fonctionnaires, et les meilleures terres. Lire à ce propos l'étude de René Domergue L'intégration des Pieds-noirs dans les villages Du Midi chez l'Harmattan.

[2] « Ils sont dix millions, nous sommes un million. Il suffit que chacun de nous en tue dix pour que l'Algérie reste française. » C'est avec des arguments de ce type que l'OAS envoyait chaque matin des commandos d'adolescents tirer à l'aveuglette sur tout ce qui était musulman d'abord, puis sur les forces de l'ordre et l'armée, et tous ceux qui prônaient une voie pacifique vers l'indépendance. Ces attentats se justifiaient, aux yeux des Européens, par la violence permanente et symétrique des combattants algériens.

[3] Un certain nombre d'Européens (les chiffres sont contradictoires, entre milliers et dizaine de milliers) restèrent en Algérie. À l'exception d'Oran, qui connut une flambée de violence vengeresse liée au comportement meurtrier de l'OAS les six derniers mois avant l'indépendance, ils ne furent pas inquiétés. On peut lire des témoignages ici : Sans valise ni cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie (Monde diplomatique, mai 2008) – Ces Français qui n'ont jamais quitté Alger la Blanche (Le Figaro, mars 2012) – Ces Français restés en Algérie (Télérama, mars 2012)

[4] Salan, Jouhaud, Bidault, Argoud, Soustelle, mais aussi Lagaillarde ou Ortiz, etc. sont libérés et/ou amnistiés par un de Gaulle dépassé par les événements de mai, sur les conseils de Massu auprès de qui il s'était réfugié à Baden.

Illustration de cette page : Un attentat OAS à Alger – La stèle au Haut-Vernet dédiée Aux fusillés, aux combattants tombés pour que vive l’Algérie française et comportant sur son pourtour les noms de 100 membres de l'OAS dont les quatre condamnés à mort.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Hey man... smell my finger de George Clinton (Paisley Park - 1993) – Intégrale des Mélodies de Gabriel Fauré par Elly Ameling (soprano), Gérard Souzay (baryton), Dalton Baldwin (piano) chez Brilliant Classics