Le gardien de la Joconde

L
Jorge Fernández Díaz

Le gardien de la Joconde

Argentine (2014) – Actes Sud (2019)

Titre original : El Puñal
Traduit par Amandine Py

Rescapé de la Guerre des Malouines devenu homme de main d'une officine discrète qui fait le sale boulot des services secrets argentins, Rémil est chargé de veiller sur Nuria Menéndez Lugo, une avocate espagnole venue faire des affaires à Buenos Aires.

Le gardien de la Joconde commence de façon surprenante par un chapitre dont on ne saisira le sens et l'importance qu'à la fin et qui, posé là, n'est guère révélateur de la complexité et de la noirceur des affaires dont veut nous entretenir Jorge Fernández Díaz.

Si la séduisante avocate madrilène se trouve en Argentine, c'est pour installer une filière d'exportation de cocaïne vers l'Europe, via des entreprises commerciales qu'elle rachète et dont les produits serviront à cacher la drogue, à l'abri d'une multitude de sociétés-écrans destinées à dissimuler le dispositif en amont et recycler l'argent en aval. Ce business, rappelle Fernández Díaz, est avant tout une question d'ingénierie financière et il n'est pas étonnant que les deux associés de Nuria soient respectivement juriste et broker.

Cette respectabilité initiale est essentielle, car rien ne pourra se faire sans disposer d'une certaine influence pour mettre de l'huile dans les rouages et s'assurer que policiers ou douaniers regarderont ailleurs. Il faut alors traiter entre gens de bonne compagnie – politiciens, hauts fonctionnaires, responsables syndicaux, grands flics – et c'est à un véritable tour d'horizon de la corruption en Argentine que nous convie Le gardien de la Joconde. Celle-ci semble endémique depuis l'indépendance en 1810 et s'est sans doute intensifiée durant les crises économiques successives que traverse le pays depuis la fin des années 80 et la montée en puissance du narcotrafic. Tout et tous ici peuvent être achetés [1].

C'est là qu'entre en jeu l'Annexe, la mystérieuse officine de Chacabuco dirigée par Leandro Cálgaris. Agissant en marge des services officiels, elle exécute les basses œuvres du régime, efface les traces des erreurs des puissants, espionne et manipule faits et personnes. Son efficacité en matière de protection, raison pour laquelle elle peut si facilement s'insérer dans le dispositif qui est en train de se mettre en place, dépend de cette aptitude à pouvoir agir en dehors des lois sans véritables conséquences. On verra d'ailleurs plusieurs fois Rémil, le narrateur et personnage central du Gardien de la Joconde, faire appel à des médecins ou des flics liés à l'Annexe pour étouffer des affaires ou encore placer sur écoutes, évidemment illégales, tel ou tel protagoniste. Enfin, cette opération est un bon moyen pour Cálgaris de financer ses activités, car comme toute barbouze, personne ne lui garantit ses fins de mois.

D'avoir fait de Rémil un soldat (de la guerre et dans l'organisation) est l'atout majeur du roman, à côté de son réalisme. Garde du corps de Nuria et homme de confiance de Cálgaris, il est pourtant fréquemment écarté des discussions et du détail des arrangements, petits ou grands, qu'il doit s'efforcer de reconstituer pour comprendre la situation. Responsable des opérations sur le terrain, il apparaît comme l'unique élément humain – avec ses faiblesses et ses défauts qui vont peser autant que ses capacités à la survie – dans cet assemblage impersonnel de rouages. Devenu électron libre après l'effondrement de la filière du fait de l'action des autres cartels, il va dynamiser la seconde partie du Gardien de la Joconde dans une quête de la vérité trépidante et plutôt futée. Un bon roman, noir et amour fou mêlés.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/02/2019



Notes :

[1] Carlos Gabetta En Argentine, les régimes passent, la corruption reste, Monde diplomatique, avril 2016

À l’instar du Mexique, l’Argentine se retrouve désormais rongée, jusqu’au cœur de ses institutions et de son économie, par le narcotrafic. Le pape François, lui-même argentin et partisan avoué du péronisme, souligne que son pays « n’est plus un pays de transit, mais de consommation et de production [de drogues] ». Corruption et narcotrafic forment un nœud inextricable que l’Argentine va pourtant devoir défaire.

Michel Delarche, Argentine: le narcotrafic à la une, Mediapart, 16 avril 2014

Les dynamiques "entrepreneurs" du "gang de l'éphédrine" assassinés par leurs partenaires colombiens et mexicains, avaient généreusement contribué à financer la campagne électorale de Cristina Fernández en 2007.