Les crimes de Van Gogh

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José Pablo Feinmann

Les crimes de Van Gogh

Argentine (1994) – Gallimard Série Noire (1999)


Traduction d'Isabelle Gugnon

Fernando Castelli, cinéphile acharné, vit coincé entre une mère impotente et tyrannique et deux boulots médiocres. Il est ami avec Colombres, un privé sorti tout droit d'un vieux métrage de la RKO et avec Ricky, un adolescent dont il tente de faire l'éducation cinématographique. Tout change le jour où le fantôme de Jack l'Éventreur s'installe dans sa vie et où il imagine transformer la réalité en scénario de film et en scénario de film la réalité.

Les crimes de Van Gogh propose un mélange assez étonnant de saveurs. Hilarant dans sa virulente critique des médias argentins, vachard dans son rappel de l'éternel côté provincial d'un pays qui se rêve toujours plus grand qu'il n'est, il devient profondément sombre quand il évoque l'amnésie collective des années de dictature. Ou quand il décrit l'émergence de Van Gogh, le double criminel de Castelli, l'homme qui se repasse en boucle le meurtre de Marion Crane dans le Bates Motel [1] et qui va progressivement être dévoré par la partie obscure de son être.

José Pablo Feinmann Les crimes de Van Gogh À l'abri dans son monde en noir et blanc, Castelli étouffe pourtant. Il ne supporte plus la médiocrité quotidienne, celle de ses proches acculturés comme celle d'une nation qui semble « jouer à être » moderne en adoptant tous les tics et défauts du modèle amerlocain. Feinmann ne se fait pas prier pour distiller, tout au long du roman, un portrait corrosif de ses contemporains. Même si nous ne saisissons pas toute la subtilité de ses allusions – notamment s'agissant du Président ou du personnel politique –, c'est tout à fait réjouissant à lire.

Le snobisme et la grandiloquence qui animaient les personnages des Six problèmes pour don Isidro Parodi de Borges et Bioy Casares – autre satire succulente des Portègnes parue en 1942 – ont totalement disparu. Où plutôt ils survivent chez Fernando Castelli et apparaissent spontanément dès qu'il s'adresse à Greta Toland, l'Américaine propriétaire du studio de cinéma où il travaille l'après-midi. Au point que celle-ci ne sait, à leur première rencontre, si le jeune homme est « un crétin, un fou ou un génie ».

Cependant, sa culture cinéphilique et cette façon un peu pédante de la partager ne lui suffisent plus pour se distinguer de ses « compatriotes », qu'il tient en horreur. Avec le fantôme de Jack l'Éventreur (irruption du fantastique assez habituelle dans le roman argentin), Greta Toland représentera l'autre facette de la tentation qui le fait basculer dans le crime.

José Pablo Feinmann Les crimes de Van Gogh L'esprit démoniaque de Jack l'a rapidement convaincu du caractère profondément différenciateur du meurtre. Toland exige un scénario basé sur des assassinats en série (en très grand nombre, et réalistes, pour battre Basic Instinct au box-office). Fernando rêve de se débarrasser de sa mère. Le criminel Van Gogh va naître dans le creuset de ces exigences, existentielles et mercantiles, comme œuvre d'art ultime aux yeux d'un Castelli qui façonnera le réel pour en tirer le plus grand script du monde.

C'est cette trajectoire sanglante que nous suivons dans Les crimes de Van Gogh. L'exploitation de ces crimes par la presse, les politiques, les petites crapules et les faux amis permet à Feinmann de ne jamais oublier d'y être drôle, rendant par contraste les scènes de meurtre et la plongée dans la folie du jeune homme plus dures encore. Au final, les méchants ne seront pas tous punis, les États-Unis imposeront leur loi et les Argentins, déférents devant leur puissance, se féliciteront d'y être soumis.

Et tout au long, comme dans un tango, l'amour ne rimera qu'avec la mort.

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/10/2009



Notes :

[1] Psychose d'Alfred Hitchcock (1960). La perfection de cette scène obsède Castelli, mais plus encore l'attitude nonchalante du cinéaste face à un chef d'œuvre qu'il aurait presque fait, selon ses dires, par hasard. Cette rivalité avec Hitchcock sera rappelée fréquemment tout au long du roman.

Illustrations de cette page : Janet Leigh dans Psychose

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Mas Tango d'Adriana Varela (Universal, 2006)