La Femme qui frappa à la porte à la tombée de la nuit

L
Li Di

La Femme qui frappa à la porte à la tombée de la nuit

Chine (1984) – Philippe Picquier (1996)

Titre original : 傍晚敲门的女人

Un soir, rentrant chez lui, un vieil homme découvre le corps assassiné de son fils adoptif, directeur d'une usine d'électronique. La malette de cuir noir qui ne quittait jamais l'homme a disparu. Après avoir interrogé l'entourage de la victime et les voisins, les enquêteurs obtiennent le témoignage d'un garçon ayant aperçu une femme frappant à la porte de l'appartement ce soir là.

mao zedongLa Femme qui frappa à la porte à la tombée de la nuit est un livre qui a d'abord valeur historique. Il a été écrit alors que la Chine abordait une nouvelle étape de son histoire, après liquidation de la Bande des Quatre, (c'est-à-dire les radicaux regroupés autour de Jian Quing, la veuve honnie de Mao). La République Populaire venait de se doter d'une constitution (1982) et tentait de reconstruire un système judiciaire et policier qu'il fallait avant tout crédibiliser au sein d'une population n'ayant connu que l'arbitraire. Après l'avoir bannie durant les trente premières années de la RPC, l'appareil du parti encouragea donc la publication de romans d'enquêtes [1] (genre fort prisé en Chine depuis le XVII°siècle comme nous l'avait rappelé van Gulik dans la préface à sa traduction du Dee Goong An) qui témoigneraient de ce retour à la normale.

La femme qui frappa à la porte à la tombée de la nuit fut d'abord publié sous forme de feuilleton et obtint, en 1985, le Grand Prix du Roman Policier chinois (preuve de sa popularité mais aussi de son orthodoxie par rapport à la ligne du Parti). L'écriture de Li Di est très dépouillée. Peu de choses nous sont montrées de l'extérieur de l'enquête : une vague foire dans un parc municipal, quelques allusions à la vie professionnelle, aux restrictions de déplacement. Nous n'en saurons pas plus de cette Chine là. Seule la métaphore d'une chasse au renard courant au long des réflexions de l'inspecteur Liang et qui le ramène aux durs temps de la Révolution culturelle (on n'en saura pas plus) permet de donner une certaine respiration au récit.

Nous sommes en présence d'un roman centré sur le long interrogatoire mené par l'inspecteur Liang afin d'obtenir les aveux de sa principale suspecte. Ici pas de poucettes ni de coup de fouet sur la bouche pour faire éclater la vérité, mais un long, très long combat psychologique entre l'enquêteur et le suspect qui ressemble fort à une partie d'échecs, au moins dans son premier tiers : l'enquêteur/narrateur décrit d'ailleurs chaque mouvement de l'un ou de l'autre comme autant de positions prises avant l'ultime assaut (avec la production différées des preuves détenues par la police). Liang admet tout à fait les mensonges successifs du suspect, comme autant de points sur lesquels il va s'appuyer pour obtenir l'aveu final : seul celui-ci aura une valeur. Li Di ne respecte qu'en partie le schéma traditionnel du roman policier chinois : le nom du criminel était toujours révélé au début des livres et c'était le jeu du chat et de la souris avec l'enquêteur (un peu "à la Colombo") qui faisait la matière du roman. La nécessité de l'aveu, quant à elle, est vieille comme l'empire.

li di Où Li Di s'écarte résolument de la tradition, c'est en ne considérant pas les aveux de la femme (donnés par lassitude [2] après plusieurs semaines d'interrogatoire sans la présence d'un défenseur), comme le fin mot de l'histoire. Comme un enquêteur occidental, Liang va donc explorer d'autres pistes afin d'obtenir la vérité et les preuves qui vont avec. Le vrai coupable sera arrêté et le motif du meurtre mis en lumière : Wang, la victime, était un puissant, qui profitait de sa situation pour abuser de ses subalternes. Pour le meurtrier, la cause était entendue, seule la vengeance privée pouvait l'arrêter (car Wang aurait sans doute échappé à la justice en tirant quelques ficelles).

« Une tragédie due à la méconnaissance des lois ! »

La postface de l'édition française de La Femme qui frappa à la porte à la tombée de la nuit jette un froid terrible sur ce happy end judiciaire...

Chroniqué par Philippe Cottet le 05/09/2006



Illustrations de cette page : Mao Zedong – Vieux camarades du parti