Les yeux du cœur

L
Ramón Díaz-Eterovic

Les yeux du cœur

Chili (2001) – Métailié (2007)


Traduction de Bertille Hausberg

Heredia doit partir à la recherche d'Andrés Traverso, un espoir du Parti pour les prochaines élections et ancien camarade à l'Université, qui a subitement disparu. Cela l'oblige à un retour nostalgique et difficile sur son passé estudiantin, les débuts de la dictature, les faiblesses et les trahisons passées et présentes.

Les yeux du cœur possède une trame criminelle plutôt mince, mais on comprend que le propos de Díaz Eterovic est avant tout de parler du Chili, à travers le regard que peuvent porter sur leur évolution, sociale et historique, d'anciens étudiants au moment du coup d'état militaire.

Díaz-Eterovic Les yeux du cœurLe mouvement qui innerve le roman est double, personnel et collectif, sentimental et politique. Le retour nostalgique vers cette jeunesse envolée est douloureux. C'est toujours la mesure de ce qui n'a pas été accompli, des promesses non tenues, le compte des démissions, des absences, des impossibilités.

Ramón Díaz Eterovic nous conte donc un certain nombre de trajectoires, peut-être métaphoriques de la situation chilienne passée et présente. Le groupe étudiant ami d'Heredia présente tous les cas de figure de l'engagement, d'un côté ou de l'autre, flamboyant ou souterrain, idéologique ou romantique. L'auteur réussit à nous faire partager et comprendre – en partie – la méfiance, la peur, la haine qui ont pu saisir ces jeunes gens et tout le pays lors du coup d'État, l'instauration de l'ordre militaire et la répression qui a suivi. Et aussi le ressentiment, les compromis et les difficultés de vivre parfois, aujourd'hui, au Chili.

Heredia porte même en lui le poids de la disparition de Pablo Durán et une certaine culpabilité (celle des survivants ?) mais il semble bien désormais être le seul. Il apparaît comme une mémoire et une conscience morale dans un Chili où ses anciens amis, de droite comme de gauche, ont préféré l'oubli, seulement préoccupés par leurs intérêts égoïstes. Certains ont prolongé la bonne fortune d'avoir choisi le camp des vainqueurs lors du putsch (l'avocat Osorio), d'autres tentent de rattraper le temps perdu après avoir renié les engagements de leur jeunesse (Bernardo). Certains, enfin, pleurent sur la perte de leur statut social (Joaquín) ou de leur influence.

Tout ce qui est dit dans Les yeux du cœur est intéressant mais enfermé dans une mécanique formelle démonstrative et assez passe-partout qui explique que je ne suis pas transporté. L'écriture de Díaz Eterovic ne prend pas de risques, étroitement corsetée dans une intrigue assez faible qui respecte sagement les stéréotypes du roman noir, ce qu'arrive à faire bien, à présent, un très grand nombre d'auteurs. Quant à Heredia, bien qu'il se mette à écouter du Mahler (ce qui attire forcément ma sympathie) il manque de consistance et d'originalité malgré ses conversations avec le chat Simenon.

Chroniqué par Philippe Cottet le 13/09/2009



Illustration de cette page : Photo de famille