Elle savait

E
Lee Child

Elle savait

Royaume-Uni (2009) – Calmann-Lévy (2012)


Traduit par Robert Pépin

New York City, deux heures du matin, ligne 6 du métro. Jack Reacher repère chez une femme les onze signaux indiquant la menace d'un attentat-suicide. Mesurant ses chances de survie, il décide de tenter de la dissuader. Après un rapide échange verbal, elle se tire une balle dans la tête. Elle n'était porteuse d'aucune bombe, mais sa mort semble intéresser désormais tous les services fédéraux, qui ne vont pas lâcher Reacher

Après l'accueil mitigé réservé à son dernier roman L'espoir fait vivre où il dénonçait pêle-mêle la guerre et ceux qui en profitaient tout en ruinant le pays, Lee Child se devait peut-être de remettre dans le droit chemin son héros monolithique et invincible, afin de rassurer son public de base.

C'est donc chose faite avec Elle savait, thriller d'espionnage dans lequel le colosse à brosse à dents va, à lui seul, ridiculiser tous les services de police et agences fédérales pouvant intervenir sur le territoire de la mégapole, tout en sauvant le monde libre d'un groupe d'orientaux psychopathes (sans doute un pléonasme pour la plupart des lecteurs de Child).

Rétif à toute autorité autre que la sienne, Reacher a toujours représenté l'homme de la rue (surpuissant) opposé aux organisations, qu'elles soient criminelles ou gouvernementales, quand elles ne sont pas très souvent les deux à la fois [1].

Dans Elle savait, le couplet antifédéral est permanent. Child n'a de cesse de dénoncer la richesse des agences, l'opacité de leur fonctionnement, la médiocrité de leur personnel. Il est vrai qu'au nom du Patriot Act, elles se permettent d'interpeller puis de retenir captifs, dans des conditions plus que contestables, un ancien major de l'armée et deux flics en activité alors qu'elles ont laissé entrer sur le territoire amerlocain une vingtaine de tueurs liés à Al-Quaïda dont elles n'arrivent même plus à retrouver la trace. Quand il s'agira de négocier l'impunité de Reacher qui se propose de faire le sale travail (il veut venger, de façon personnelle, l'affront du World Trade Center), elles seront les seules à refuser un accord qui confirmerait leur ridicule. Elles veulent la peau de Jack, plus encore que celles des Hoth. A contrario et comme c'est souvent le cas chez Child, les valeurs militaires (attention celles des vrais héros comme Sansom, Springfield ou Reacher, pas celles des anciens troufions reconvertis) de rectitude morale, virilité martiale, patriotisme et solidarité fraternelle sont magnifiées.

Avant d'arriver à l'habituelle scène finale où Jack sauvera le monde avec un coupe-ongle ou un dénoyauteur à olives, Lee Child construit avec beaucoup de métier un suspense à base de fausses pistes et de doubles fonds, de retournements de situations et de survie en milieu urbain hostile. Elle savait est cependant empreint d'une sorte de sérieux – qui écrasait déjà les premiers romans du cycle – interdisant au lecteur que je suis de se réfugier, cette fois-ci, dans le second degré. Or, sans une bonne dose d'humour et cette possibilité de décalage par rapport au texte, le côté bourrin de Jack Reacher est parfaitement insupportable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/12/2012



Notes :

[1] Et, au cinéma, le Lee Marvin de Point Blank aurait été meilleur dans le rôle de Reacher que Tom Cruise qui l'incarne actuellement.

Illustration de cette page : L'hôtel Four seasons sur la 57ème rue.