Le bluffeur

L
James Mallahan Cain

Le bluffeur

États-Unis (1942) – Série Noire Gallimard (1958)

Titre original : Love's Lovely Counterfeit
Traduction de Raoul Amblard

Ben Grace, footballeur professionnel déchu, n'est plus désormais que le chauffeur de Sol Caspar, qui tient sous sa coupe tous les rackets de Lake City, mais aussi ses politiciens et sa police. Alors que de nouvelles élections s'annoncent, Ben voit l'occasion de modifier quelque peu la donne.

Écrit un peu à la diable, Le bluffeur semble représenter une incursion de James Mallahan Cain dans le domaine du hard boiled. La description d'une société corrompue où politiciens, justice et police ont partie liée avec le crime organisé est, en effet, l'un des thèmes de prédilection d'un genre auquel James Cain refusait d'être assimilé.

Ce qui peut se comprendre, car ce que nous livre l'auteur de cette corruption, à travers l'ascension de Ben Grace, est très éloigné des aspects politiques et sociaux, voire des considérations morales (toujours absentes chez James Cain, au lecteur de se débrouiller), que l'on trouve chez les figures emblématiques du genre, Hammett ou Chandler. Cain ne traite que de façon accessoire de la réalité sociale, il n'a d'intérêt que pour les individus et les relations qui s'établissent entre eux, au gré de la vie.

Ben Grace, qui s'estime ni honnête, ni malhonnête, souffre de n'être plus qu'une ombre dans la société, alors qu'il avait été en haut de l'affiche et, surtout, qu'il en avait bavé pour cela [1]. Ben Grace n'est pas un altruiste. Il regarde autour de lui et pense tout simplement valoir beaucoup mieux que ce à quoi il a droit. Le moteur de son ambitieuse ascension – comme tous les héros cainiens – c'est le ressentiment, c'est-à-dire l'orgueil blessé, et son arme – sans surprise puisqu'elle est une constante de l'univers de notre auteur –, la trahison.

Ce qui pourrait rendre confus Le bluffeur est que tout le monde trahit, soit l'autre, soit ce à quoi il a toujours cru, ses idéaux, ses principes, ce qu'il est ou aurait pu être réellement. Puis chacun ment, à autrui, à soi, pour dissimuler cette trahison initiale (qui appelle les suivantes) afin de conserver une estime de soi indispensable. Cela n'a rien à voir avec l'intelligence ou la probité, c'est une question de survie. Ainsi, Ben Grace fait tout un noble discours sur l'aspect totalement immoral du proxénétisme (qui le pousse à redonner leur liberté aux prostituées de Lake City) alors que, dans le même temps, il utilise de cette façon June Lyons auprès du nouveau maire.

Cette dernière, complice de Grace dans la chute de Caspar et de sa clique et l'arrivée à la mairie de Jansen est une femme intelligente et lucide, mais elle est également dévorée par l'ambition. Une fois goûté à la satisfaction de celle-ci, les chiens des trahisons successives sont lâchés. L'idéal d'une ville propre dont elle portait haut l'étendard durant la campagne, d'une municipalité acquise au bonheur des citoyens, a rapidement cédé. Le sexe utilisé comme arme sur le nouveau maire l'est contre elle par Grace, l'argent des pots-de-vin ne trouve plus de justifications dans le bien-être d'une jeune sœur un peu paumée, mais bien dans la mécanique corruptrice qui a placé l'ancien agent électoral de Jansen au premier poste, là où elle pense être sa place.

Il en est ainsi pour chaque personnage du Bluffeur (l'avoué Yates, le chef de la police Cantrell et tous ceux qu'on imagine les servir) et c'est ainsi qu'au final, James Cain réussit à nous parler, à décrypter même [2] la corruption d'une cité comme le fruit d'ambitions individuelles implacables et clairement identifiables.

Reste donc la deuxième femme, car il y a toujours au moins un trio dans un roman de James Cain. Ce sera Dorothy, la jeune sœur de June, dont le héros tombe immédiatement amoureux. N'ayant aucune illusion sur elle-même – c'est une voleuse, qui adore cela  – et sans le ressentiment qui supposerait déjà chez elle de la duplicité, elle se différencie aisément du reste du monde et Grace va l'aimer sans arrière-pensées.

Amenée à tuer pour le sauver, elle devient alors l'excellent moyen qu'ils ont tous de se débarrasser du nouveau parrain de Lake City. Fin connaisseur de la nature humaine, sachant pertinemment que même le plus grand amour ne pourrait résister à la tentation de la trahison, Ben Grace manipulera, une ultime fois, la légalité. Le bluffeur n'est pas un grand James Cain, mais il reste un bon roman, à la traduction maintenant très datée.

Voir la chronique que je consacre à Slighty Scarlet, l'affriolante mais très quelconque adaptation cinématographique de ce roman (Allan Dwan - 1956).

Chroniqué par Philippe Cottet le 17/07/2011



Notes :

[1] L'auteur en profite d'ailleurs pour nous dire avec beaucoup d'ironie ce qu'il pense du sport.

[2] La façon dont l'homme de loi Yates est attiré dans le camp de Grace est un petit chef d'œuvre dans lequel James Cain nous instruit sur l'extrême minceur de ce qui sépare le légal de l'illégal et la façon de transgresser cette frontière sans avoir l'air d'y toucher. La même chose sera appliquée quelques pages plus loin s'agissant des paris clandestins (interdits par la nouvelle municipalité) remplacés par un service de messagerie prenant les paris pour qu'ils soient joués dans la ville voisine où le jeu est toléré...

Illustrations de cette page : Deux personnages de l'adaptation cinématographique du roman Slighty Scarlet d'Allan Dwahl en 1956 : Arlene Dahl, dans le rôle de Dorothy, et Ted de Corsia, dans celui de Sol Caspar.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Le Ring dans la version Solti, premier et troisième actes de Die Walküre. James King est Siegmund, Régine Crespin une divine Sieglinde, Hans Hotter un bien terrible Wotan et Birgit Nilsson la seule Brünnhilde