La femme du magicien

L
James Mallahan Cain

La femme du magicien

États-Unis (1965) – Red Label (1977)

Titre original : The Magician's Wife
Traduction de François Guérif

Valeur montante dans l'industrie de la viande, Clay Lockwood tombe raide dingue de Sally, qui forme les serveuses de la chaine de restaurants Le Portique. Mal mariée à un illusionniste qui la trompe, mais qui est l'héritier d'une très grosse fortune, elle repousse la proposition de Clay de demander le divorce pour l'épouser ensuite, ne voulant pas laisser échapper le magot dont doit hériter son enfant. Sauf si...

Un homme, une femme, un mari encombrant. Au soir de sa vie, alors qu'il peine à écrire et encore plus à convaincre ses éditeurs de publier les rares livres qu'il réussit à mener au bout, James Mallahan Cain revient sur les sujets qui firent de lui, trente ans plus tôt, l'un des grands romanciers étatsuniens.

On a beaucoup reproché à La femme du magicien d'avoir repris pratiquement tel quel le duo infernal et meurtrier des deux chefs-d'œuvre Le facteur sonne toujours deux fois et Assurance sur la mort, surtout compliqué de la relation à fort relent d'inceste (autre thème cainien, voir Butterfly) unissant Clay à la mère de Sally. D'autant que l'on peut trouver à Grace un parfum de Mildred Pierce et dans le personnage férocement dément de Sally, un écho exacerbé de celui de Veda Pierce. On aurait presque là un livre syncrétique et bancal pas forcément convaincant.

Mal fichu et plutôt confus dans l'écriture, le roman l'est. Mais s'il est vrai que les situations sont les mêmes, y compris dans le mode opératoire du meurtre, les ingrédients diffèrent suffisamment pour estimer que James Cain a voulu dire autre chose. Les protagonistes de La femme du magicien évoluent dans des sphères de réussite et de confort matériel qui invalident, d'entrée, le mobile habituel qu'est la position sociale et l'argent qui s'y rattache. Sally y pense bien sûr, ainsi qu'aux deux vivants qui la séparent du magot de son beau-père, mais sa rage fait que l'on se demande si c'est réellement cela qui l'intéresse. Quant à Clay, il gagne bien sa vie, il va même être bientôt propulsé à la tête de son entreprise, il pourrait, comme il le dit, procurer une existence agréable et confortable à Sally et son enfant, en plus de la respectabilité.

La passion, second motif cainien grâce auquel celle-ci prend toujours le contrôle de celui-là, est très singulièrement partagée dans La femme du magicien [1]. Sally a couché dès le premier soir, dans des circonstances qui excluent le love at first sight et elle a aussitôt exposé à un amant loin d'être dupe, l'urgence d'éliminer son mari. Si la dépendance physique qui lie Clay à Sally est forte et réelle, elle est contrebalancée par l'inclination amoureuse de l'industriel pour Grace et les promesses sexuelles qu'elle recèle. La haine comme mobile peut enfin être supprimée, du moins en ce qui concerne Clay. La première fois qu'il rencontre le magicien, il sympathise même avec lui, au point de le faire hésiter lors du passage à l'acte.

James Mallahan Cain s'est donc débarrassé entièrement des motifs habituels pour justifier la nature meurtrière de ces personnages. Il n'en a gardé qu'un seul, le plus puissant, celui qui leur permet d'avancer dans la vie : l'orgueil. « Il ignorait que la vanité, une vanité aiguillonnée par un désir fou, était la cause secrète de cette terrible détermination qu'il venait de prendre. Cette envie de réussir, de faire mieux que les autres, qui lui avait valu tant de succès professionnels (...) » page 135)

Il aura suffi à Sally d'insinuer que Clay ne serait pas à la hauteur du crime pour que celui-ci s'y décide. On le voit dès lors organiser l'attentat avec une méticulosité identique à celle qui est la sienne dans l'élaboration de ses recettes ou le réglement des questions techniques et professionnelles dans son usine, et le même souci de perfection qui le mettrait, une fois encore, au-dessus des autres. Le procès verra la confirmation de cette supériorité orgueilleuse dans la manipulation du juge et des jurés à laquelle il se livre lors de son audition, mais condamnant collatéralement la jeune Buster.

Dans la détermination à tuer, nous pouvons facilement trouver chez Sally – sans doute le personnage le plus détestable de l'œuvre de Cain –, la trace d'un orgueil bafoué plus que toute autre nécessité. L'acharnement haineux à l'égard de Buster qui sera le sien tout au long de l'histoire montre qu'elle ne pardonne pas à son mari de lui avoir préféré cette médiocre nymphette, ce qu'elle était elle-même au moment où il l'a connue, la renvoyant du même coup à moins que cela. Et cette arrogance domine également, de façon plus classique, sa relation à Clay, soumis sexuellement, et au monde entier, qui ne peut la confondre pour l'assassinat de son beau-père.

La fin, tragique, des amants demeure caînienne – il est impossible de vivre avec le poids de ce crime –, mais teintée d'une étonnante considération morale (conception assez étrangère à l'œuvre passée) – c'est parce qu'une innocente risque de payer à sa place que Clay se dénonce –, tout en restant conforme à la place qu'a joué l'orgueil dans tout le roman – Clay estimant que lui seul peut rendre la justice.

Tous les thèmes de La femme du magicien sont, pour moi et pour une dernière fois, d'une modernité et d'une intelligence à couper le souffle. Hélas, l'écriture de Cain, emberlificotée, parfois chichiteuse (la voix intérieure de Clay) malgré d'excellents dialogues, encombrée du personnage difficile à comprendre de Grace, coule le projet. À réserver aux inconditionnels de l'œuvre et de l'homme.

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/09/2011



Notes :

[1] Du moins est-elle portée sur d'autres personnages. Clay est amoureux de Grace et seul son fils semble compter pour Sally.

Illustrations de cette page : Carcasse de bœuf • Prestidigitateur

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Jean Ferrat Deux enfants au soleil (1961) - Maria (1966) - À Santiago (1967) - Ma France (1969) - La Commune (1971) • Claude Nougaro Paris mai (1969) - Sœur Âme (1971) - Locomotive d'or (1973) - Plume d'Ange (1976)