Butterfly

B
James Mallahan Cain

Butterfly

États-Unis (1947) – Série Noire Gallimard (1948)

Titre original : The Butterfly
Traduction de Marcel Duhamel

Esseulé dans les collines du Kentucky depuis que sa famille l'a quitté, il y a 18 ans, Jess Tyler, dévot coincé, voit rappliquer un beau matin, une drôle de louloute qui lui échauffe les sangs. Celle qui se présente comme sa plus jeune fille, Kady, va l'entraîner très loin, tant sur les chemins de la tentation que sur ceux de la perdition.

Aimé ou détesté pour son côté sulfureux, Butterfly est d'abord un roman fulgurant. En moins de 200 pages, James Cain est capable de raconter une histoire d'une intensité dramatique inouïe, de donner vie et chair à des personnages dont nous ressentons immédiatement la complexité, l'ambition, le désarroi, les failles, sans aucun subterfuge ni chichis psychologiques. Lire un tel auteur et un tel bouquin fiche toujours une méchante claque et relativise d'autant la quasi totalité de la production actuelle.

L'approche de Butterfly a été cannibalisée très tôt par le thème de l'inceste, parce qu'il était le plus voyant, le plus immédiat, le plus excitant aussi pour le public et la critique. Bousculeur de tabous, James Cain l'était donc, une nouvelle fois, en plaçant au début de son intrigue cette attirance sexuelle d'un père pour sa fille. Néanmoins telle que ce bigot forcené entend la raconter, puisque nous lisons ici sa confession.

Les tourments qu'inflige à Tyler sa concupiscence tout au long du roman traduisent une fois encore cette faiblesse de l'homme américain face au sexe, telle que Cain l'a toujours relevée dans ses livres. La passion sexuelle est pour lui un absolu (elle se situe au-dessus la corruption ordinaire du monde) et la voie vers la déchéance des personnages, parce qu'elle les pousse/est associée au mensonge, à la trahison, au meurtre. Or s'il y a bien meurtre dans Butterfly, il n'a aucun réel rapport avec le désir démentiel de Jess pour Kady. L'assassinat de Moke relève de la haine pure et simple, il est une vendetta menée à terme sur un rival vieux de dix-huit ans.

Malgré toute sa bigoterie et durant tout ce temps, Jess a nourri ce ressentiment envers Moke, avec qui Belle et les enfants étaient partis. C'est cette violente rivalité qui est le vrai fond de l'histoire, et le seul triangle cainien qui compte dans Butterfly est celui formé par Jess, Moke et Belle. Sa dissolution, par la mort de la femme, va déclencher la tragédie puisque les rivaux se font désormais face. Après l'ultime humiliation, refuser à Tyler le droit d'accompagner celle qu'il épousa jadis dans sa dernière demeure [1], la vengeance devient enfin possible.

Au tour de Tyler donc d'interdire à Moke d'assister au mariage de Kady et de Wash, comme si Cain entendait souligner la parfaite symétrie de cette rivalité. Dont nous apprendrons tout lors de la très longue et superbe scène d'explications au moment du meurtre, rappel cinglant de la médiocrité de Jess, dépouillé de tout – l'amour de Belle, la paternité de Kady, tout lien de sang avec Danny –, par ce Moke que pourtant il méprise. La prise de possession sexuelle de Kady qui suivra, elle qui est le dernier symbole vivant de cette humiliation, peut autant être vue comme l'accomplissement de la frénétique passion de Jess que comme le parachèvement de sa vengeance.

Rien ne dit que Butterfly, confession d'un homme qui se sait condamné, ne soit pas l'ultime mensonge d'un hypocrite cherchant à se donner le beau rôle pour ne pas payer entièrement pour ses pêchés. Comme l'explique Kady, qui avait parfaitement cerné le personnage : « Tu es toujours le même vieux pilier d'église, qui pense qu'il faut toujours être prêt à lutter contre quelque chose mais, en douce, faut que tu mettes ça sur le compte d'une autre raison ». Kady qui maintenant attend...

Le roman a fait l'objet d'une calamiteuse adaptation cinématographique, pourtant assez proche de l'écrit de Cain, car ne retenant que l'aspect incesteux, en rajoutant même sur le côté Lolita, afin de mettre en valeur, hum, le jeu d'actrice, hum, de l'inconsistante Pia Zadora. Une critique de Buttefly (le film !) avec des images, peut-être un jour sur Le Vent Sombre.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/07/2011



Notes :

[1] – Devant la loi, elle était ma femme.
– Devant Dieu, elle était la sienne.

Butterfly - page 98

Illustration de cette page : Couverture d'une édition américaine de Butterfly

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Richard Wagner, Die Walküre édition Solti, 1er et 2ème actes (Decca - 1966)