911

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Shannon Burke

911

États-Unis (2008) – Sonatine (2014)


Traduction de Diniz Galhos

Ayant échoué à l'entrée en médecine à New York où il a suivi sa petite amie, Oliver Cross devient ambulancier urgentiste à Harlem, la zone la plus violente et la plus pauvre de Big Apple en ce début des années 90.

Le prologue de 911 est une mise en bouche parfaite pour le lecteur qui sait qu'il va devoir affronter une noirceur totale durant tout le roman, heureusement plutôt court. Récit d'un apprentissage au contact permanent de la mort, de la déchéance des corps dans un monde qui ressemble à un cloaque fétide et puant, 911 – moins parlant et ambigu que son titre d'origine Black Flies – se révèle d'une violence parfois insupportable.

Burke tire de son expérience de paramedic des descriptions d'une précision visuelle qui est tout sauf gratuite. La merde, le sang, les entrailles ou les cerveaux qui dégoulinent des blessures, les chairs nécrosées qui tombent sur le sol sont le quotidien de ses héros, une équipe de la station 18 officiant à Harlem. Celle-ci vient d'accueillir plusieurs jeunes diplômés, dont Ollie, résolu à faire le bien là où les gens en ont le plus besoin, en attendant une éventuelle admission en médecine.

Dans 911, chaque vétéran a sa façon bien à lui d'affronter cette horreur journalière sans sombrer dans la folie. Certains, comme le raciste et misanthrope LaFontaine, détestent les patients jusqu'à la cruauté. D'autres, comme l'altruiste Verdis, sont de véritables saints, s'enfermant cependant dans le rituel codifié du diagnostic pour tenir à distance toute cette merde. Rutkovsky, le mentor du rookie Cross semble être à mi-chemin, solitaire efficace et taiseux.

Par une succession d''interventions traitées de façon lapidaire, mais qui assurent un dynamisme et une nervosité certaine au récit, Burke confronte Ollie à des choix qui sont autant d'étapes dans son initiation. L'efficacité professionnelle passe, au mieux, par une indifférence à la souffrance d'autrui –  d'où la scène très dure où les urgentistes bavassent à côté d'un ascenseur disloqué dans lequel sont incarcérés des corps –, au pire par la haine de l'autre pour son absence de respect de la vie. Il montre surtout que ce travail agit comme une addiction majeure pour la plupart de ces personnages, qui les coupe peu à peu de l'autre réel – celui d'une vie amoureuse ou familiale ordinaire, celui où ils pourraient se projeter dans un avenir différent –, et les dévore littéralement. Il n'est donc pas étonnant de voir certains développer un complexe de Dieu qui leur ferait décider qui a le droit de vivre ou mourir :

Le truc, dans notre boulot, c’est que personne ne voit ce qu’on fait. L’intérieur de l’ambulance, Cross, c’est notre royaume. On est les seuls à régner dessus. On peut y faire ce qu’on veut. On peut administrer un traitement optimal, ou un traitement un peu en-deçà. La vraie question que tu dois te poser, c’est, une racaille comme ça, est-ce que ça mérite vraiment un traitement optimal ?

Ce vertige perdra Rutkovsky, mais soustraira sans doute Cross à l'emprise maléfique de ce métier. Il trouvera dans la première vie qu'il sauvera autant une forme de rédemption qu'une direction à suivre.

Comparé par son éditeur à The Wire pour son réalisme, alors qu'il est beaucoup plus proche de l'excellente série Southland [1], 911 n'est pas vraiment un livre de plage, mais il doit assurément trouver place dans vos lectures d'été.

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/06/2014



Note :

[1] Série de la télévision amerlocaine, commencée sur NBC, puis récupérée par TNT, au cœur de la police de Los Angeles, axée sur la formation du rookie Ben Sherman par le vétéran John Cooper. Sherman est un blanc de la bourgeoisie aisée qui entend servir son prochain comme flic de base, mais qui va être gagné par le découragement, la violence puis le cynisme au fil des saisons. Cooper est un taiseux, bon flic bourru et plutôt humain, qui cache son homosexualité et son addiction aux anti-douleurs. Ils sont entourés des autres uniformes du poste, dont Duwey Dudek, qui est l'équivalent du personnage de LaFontaine, un connard cynique et plutôt haineux.

Illustration de cette page : Drogué à Harlem

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Concertino, Duo, Intermezzo, Pezzo Fantasioso de Yun Isang (2010 - Wergo)