Lumière du monde

L
James Lee Burke

Lumière du monde

États-Unis (2013) – Rivages (2016)


Traduction de Christophe Mercier

En vacances apparemment perpétuelles, mais pas vraiment, Robicheaux et Purcell séjournent au Montana dans le domaine d'Albert, un prof d'université ancien forçat sur une chaîne [1] et activiste écologiste. Dave est venu en famille, afin que le tueur puisse plus facilement menacer ceux qu'il aime, et Clete est rejoint par sa fille Gretchen, précédemment exécutrice pour la Mafia reconvertie documentariste, qui pourra être menacée elle aussi, mais elle est plus coriace. Un serial killer aux allures de Papa Legba, mystérieusement en liberté, en veut à la fois à Albert et Alafair, tout en intervenant dans une histoire rocambolesque d'héritage et de filiation chez des milliardaires.

La recette pour préparer une Lumière du monde qui fera plaisir aux petits comme aux grands est extrêmement simple.

Prenez un fait-tout et laissez y réduire à feu très doux deux poignées de coïncidences bien dodues (si vous n'en avez pas sous la main, de bonnes grosses ficelles conviendront parfaitement) jusqu'à obtenir un jus d'incohérences suffisamment dense pour y faire évoluer votre récit. Jetez dedans alors une douzaine de personnages et quelques figurants ayant tous comme caractéristique d'agir comme des débiles plus ou moins profonds [2] et laissez planer le doute sur ce qui est à l'œuvre dans votre recette, et qui dépasserait l'humainement explicable.

C'est le moment d'introduire votre tueur en série que vous placerez au milieu du fait-tout. Grâce au jus précédemment obtenu, il va se conjuguer immédiatement avec tous les ingrédients, ce qui est plutôt pratique. Laissez mijoter en ajoutant régulièrement quelques épices violentes pour réveiller les papilles de vos convives.

Le plus important dans Lumière du monde reste de toute façon la sauce, que vous allez confectionner à partir de rappels des livres antérieurs, de souvenirs de la guerre pour vos deux increvables sexagénaires de héros et d'évocation de leur amitié virile (mais correcte, quoi qu'en dise Caspian Younger dont les informateurs ont suggéré le caractère homosexuel de cette relation).

La seule chose qui semble compter pour James Lee Burke est l'affrontement ultime du Bien, toujours incarné par le couple Robicheaux-Purcell première et seconde génération, et du Mal (un combo entre Asa Surette – le tueur en série aussi tueur à gages, ce qui rend douteux son profil, mais on n'en est plus là – et Caspian Younger, fils de famille veule et dégénéré), sur fond de feux d'artifice tirés sur le Flathead Lake. Comme de bien entendu les méchants, sûrs de leur fait et de leur puissance, vont perdre un temps fou en palabres destinées 1) à montrer qu'ils sont les plus forts, ahahahahah... 2) permettant ainsi aux gentils de s'organiser pour finalement triompher, ouf-cette-fois-ci-ils-ont-eu-chaud-mais-toute-cette-violence-ne-les-transforme-t-elle-pas-en-presque-méchants-si-vous-voyez-où-je-veux-en-venir ?

Lumière du monde est tellement affligeant que j'ai eu de la peine pour Burke, romancier talentueux qui, comme Tony Hillerman dans les dix dernières années de sa vie, continue d'être publié alors qu'il ne fait ici, au mieux, que radoter son univers.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/12/2015



Notes :

[1] Le principe des Chain gang ayant disparu en 1955, le dénommé Albert doit avoir dans les 80 balais, quand Dave et Clete sont certainement à 70 ans (leurs souvenirs du Viêt-nam datent d'au moins cinquante ans, dixit Burke). Cela explique sans doute que l'action soit maintenant essentiellement distribuée sur la génération suivante (Alafair, mais surtout Gretchen).

[2] Quelques exemples :

Spoiler: Highlight to view

Dave et Clete qui ne se préoccupent que plusieurs jours (semaines ?) après les premières incursions de Surrette sur le domaine d'Albert de la provenance de celui-ci, préférant se les rouler autour d'un barbecue en picolant – Le milliardaire qui possède des millions d'ennemis et qui va malgré tout, tout seul, dans un ranch isolé où il se fait, naturellement, tuer – Le fils du précédent qui fait assassiner sa fille pour obtenir quelques puits de pétrole alors qu'en faisant tuer son père par le même meurtrier il obtenait toute sa fortune – La fille de Clete, ancienne tueuse à gages de la Mafia, qui hésite à tirer alors qu'elle a le monstre en ligne de mire, parce qu'elle risque de blesser une otage qui si elle reste vivante, sera violée, torturée et dépecée par le même (mais cela donne ainsi 120 pages de plus à ce nanard) – les tueurs qui, assaillis dans le sous-sol de la maison du lac, laissent vivants leurs otages (qui échappent également au feu nourri que s'échange les bons et les méchants), etc.

C'est sans compter évidemment les gens qui se trouvent au bon endroit au bon moment (par exemple Wyatt Dixon lors du règlement de comptes final) ou ceux qui sont au courant de ce qui s'est passé dans les chapitres précédents alors qu'il n'y avait aucun témoin (par exemple Love Younger, au courant que Gretchen n'a pas abattu Surette pour ne pas blesser Felecity), etc.

Illustration de cette page : Rodéo

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : New York Tendaberry de Laura Nyro (1969 - Columbia)