Pour le meilleur et pour le pire

P
Gunnar Staalesen

Pour le meilleur et pour le pire

Norvège (1979) – Gaia (2002)

Titre original : Din, til døden
Traduction d'Elisabeth Tangen et Alexis Fouillet

Désœuvré et désargenté, Varg Veum accepte une bien étrange affaire d'un bien curieux client, âgé de huit ans : récupérer son vélo volé par une bande d'adolescents d'une cité perdue dans la grande banlieue de Bergen. Petite cause pour grands effets...

La nature et l'importance de l'affaire proposée à Varg Veum, au début de Pour le meilleur et pour le pire, par le jeune Roar semble bien être un pied de nez de notre auteur à un certain genre de littérature policière. Désormais, même quand il abordera un tueur multiple (in Anges déchus), Gunnar Staalesen ne quittera plus le périmètre étroit du quotidien, du banal, de l'intime, là où se jouent, pour lui, les drames présents et futurs. Gunnar Staalesen Pour le meilleur et pour le pire

En exilant son enquête dans une lointaine et cafardeuse banlieue de Bergen, au milieu de ces tours d'habitation où personne ne connaît personne, parmi des familles où les liens se désagrègent ou sont déjà morts, Gunnar Staalesen s'engage dans la critique sociale d'une Norvège entre ancien et nouveau.

L'ancien, c'est le monde des pères, des pères terribles [1] devrait-on dire, replié sur des communautés farouches, pauvres, corsetées dans des valeurs morales chrétiennes autoritaires mais partagées, aliénatrices mais signifiantes [2]. Tout au long de son œuvre et sans nostalgie, Gunnar Staalesen y fera référence parce que, à ses yeux, le passage à la modernité, opéré en quelques décennies par la société norvégienne, s'est fait sans remplacer la cohésion et la cohérence qu'offrait ce temps là. On ne fera qu'entrevoir le nouveau monde, vaste, flou, incertain, fait d'une liberté et d'une autonomie des êtres dont il n'est pas certifié qu'elles soient voulues, désirées et acceptées par eux. Pour l'instant, c'est dans la fracture entre ces deux mondes que se situent le sens et donc les personnages de ce roman.

Comme l'indique clairement son titre, Pour le meilleur et pour le pire est aussi une réflexion sur l'amour, le couple et ses responsabilités. En résonance avec le divorce de Varg, Staalesen s'attache à ces solitudes de femmes en commençant par Wenche Andresen et ses rigidités mentales, incarnation de l'ancien coincé dans le nouveau. Puis, Hildur Pedersen et sa fuite alcoolique et enfin Solveig, cette incarnation du nouveau coincé dans l'ancien, bel oiseau aux ailes volontairement coupées, amoureuse de l'amour qui entend préserver le futur de sa famille. Mais il montre surtout le prix exorbitant que paye, pour ces errements individualistes et égoïstes, la génération suivante. Gunnar Staalesen Pour le meilleur et pour le pireL'enfance sacrifiée sera un thème redondant de l'œuvre.

Varg Veum, totalement mis à nu lors de sa première confrontation avec Gunner Våge, ne peut qu'abandonner la dérision qui était la sienne dans Le loup dans la bergerie. Il ressemble à tous ceux qu'il croise ici, déglingué, fêlé, vide de tant d'amour à recevoir et à donner qu'il en perd même son jugement, au prix de la mort d'un adolescent.

Sur cette scène grise, triste et dépouillée, Gunnar Staalesen nous donne à voir les trajectoires exactes de la violence, celle des histoires individuelles, des coups donnés et reçus, des meurtres et des mensonges. Celle enfin de l'oubli, nécessaire pour continuer de vivre. Pour le meilleur et pour le pire est un livre-étape important pour qui veut mieux comprendre le personnage complexe de l'enquêteur bergenois.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/04/2007



Notes : /

[1] Comme dans la thèse initiale de Totem et Tabou de Freud. La toute-puissance des pères est parfaitement décrite dans Anges déchus.

[2] Les traces sont très visibles ici dans l'éducation de Wenche Andresen et de sa sœur mais on les retrouve dans l'ensemble de l'œuvre, souvent par l'entremise d'un prédicateur ou d'un pasteur. Les personnages de la génération de Varg (et donc celle de Staalesen, puisqu'ils n'ont que cinq ans d'écart) sont tous plus ou moins imprégnés de ces principes et confrontés à cette violente transition à la modernité.

Illustrations de cette page : Mariage • Rue de Nordnes

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Vivre libre de Catherine Ribeiro (1995)