La Belle dormit cent ans

L
Gunnar Staalesen

La Belle dormit cent ans

Norvège (1980) – Gaia (2002)

Titre original : Tornerose sov i hundre år
Traduction d'Elisabeth Tangen et Alexis Fouillet

Le privé Varg Veum est chargé de retrouver Lisa, une adolescente de 16 ans qui s'est enfuie du domicile parental. Parcourant les bas-fonds de Copenhague, il retrouve la jeune fille se prostituant pour payer son prochain fix et la ramène difficilement au bercail. Là, les voisins des parents de Lisa lui demandent de partir à la recherche de leur fils, Peter, un bon garçon qui aurait mal tourné à cause de l'adolescente.

Ancien travailleur social devenu détective privé, Varg Veum a la réputation de savoir écouter les jeunes en rupture de ban et les familles désolées qui en sont la cause et/ou la contrepartie. Or, nous le savons très bien, ces histoires entre proches sont souvent les plus noires, surtout quand elles dissimulent leurs secrets derrière une facade d'honorabilité, ici celle de la bonne société de Bergen.

Gunnar Staalesen La Belle dormit cent ansLa belle qui dormit cent ans n'est pas un roman aussi sombre que le résumé que j'en donne, notamment grâce à une écriture vivante et un sens de l'humour omniprésent, Staalesen va suivre à la trace deux grands thèmes, pas spécifiquement norvégiens, avec en toile de fond le problème très prégnant de la drogue et de la criminalité qu'elle induit. Le premier est celui de l'impossible communication entre les êtres. Les Halle, les Werner mais également Veum avec son fils Thomas sont totalement perdus dès qu'il s'agit de dialoguer avec leurs enfants, mais pas pour les mêmes raisons.

Les parents de Lisa ne comprennent pas vraiment pourquoi il faudrait dialoguer puisque, ayant tout offert à leur fille, ils attendent en retour « qu'elle illumine leur vieillesse ». Chez les Werner, parler était inutile puisque la mère faisait les questions et les réponses. Veum ne s'en sort pas beaucoup mieux avec son fils Thomas, le poids de la culpabilité du divorce et la déconsidération qui hante notre détective en plus. Au moins voit-il tout ceci avec une vraie lucidité dont les autres personnages sont totalement dénués.

Cependant, les problèmes de communication ne sont pas seulement générationnels. La misère, les compromis sordides, la haine qui sourd de tous ces couples, et que découvre Veum progressant dans son enquête, reposent aussi sur beaucoup de non-dits, et sur la dissimulation, le trucage des sentiments et des livres de comptes. Le mensonge est la deuxième trace suivie par Gunnar Staalesen et c'est sur cette tromperie des apparences que se ferme la dernière phrase de La belle qui dormit cent ans. Tous pensent que leurs turpitudes peuvent être dissimulées derrière leur honorabilité en toc, mais c'est bien à l'abri de ces mensonges que se nouent les douleurs, les médiocres petites affaires et le meurtre. Même Veum n'est pas exempt de reproches dans cette comédie tragique, quand il reçoit son fils le week-end ou lorsqu'il fait sauvagement l'amour à Irene en pensant à Solveig.

On perçoit donc mieux pourquoi Varg Veum comprend si bien les autres, même si Staalesen donne à son fragile héros une lucidité et une compassion qui finalement le distingue. Divorcé, amoureux d'une femme marié, enivré par la sensualité des femmes (l'écriture de Staalesen dans ces moments intimes est excellente) Varg Veum et son humour (acide et/ou désespéré) n'arrive pas toujours à tenir à distance les ennuis et la dureté du monde. C'est bien sûr ce qui fait tout l'intérêt de La belle qui dormit cent ans.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/04/2007



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