L'écriture sur le mur

L
Gunnar Staalesen

L'écriture sur le mur

Norvège (1993) – Gaia (2011)

Titre original : Skriften på veggen
Traduction d'Alexis Fouillet

Alors qu'un juge est découvert, en sous-vêtements féminins, décédé dans une chambre d'hôtel, Varg Veum voit se tourner une nouvelle page dans sa vie. Sa première femme, qui vient de perdre son époux, quitte la ville pour son Stavanger natal. Avec son fils Thomas étudiant à Oslo, Varg reste seul à Bergen, apaisé et filant le parfait amour avec Karin. C'est évidemment sans compter sur le vice qui touche la cité hanséatique. Le détective est chargé par des parents de retrouver Thorild, leur fille disparue. De quoi le confronter, une fois encore, au pire de l'homme.

Après une assez peu convaincante excursion à Oslo dans Les chiens enterrés ne mordent pas [1], Varg est donc de retour à Bergen avec cette Écriture sur le mur, roman d'enquête extrêmement classique dans lequel Staalesen effectue une nouvelle variation sur le thème de l'hypocrisie de la bourgeoisie bergenoise, prête à s'allier au crime pour pouvoir satisfaire ses turpitudes.

Ces dernières, en l'occurrence, visent ces jeunes lycéennes à peine sorties de l'adolescence qui désirent plus que tout s'inviter au grand banquet de la société de consommation qu'est devenue la Norvège moderne. Pour s'offrir beaux vêtements, amis et sorties qui sont les seules choses semblant compter à cet âge de la vie, elles se livrent de plus ou moins bon gré à des “ extras ”, sous la protection discrète des personnages endurcis et peu recommandables qui contrôlent le vice à Bergen.

Depuis vingt ans qu'il plonge dans les secrets enfouis des familles, Varg fait toujours le même constat. Qu'elles appartiennent à la bourgeoisie cultivée de Bergen (les pères d'Åsa et de Thorild ont d'excellentes situations dans un journal) ou au prolétariat (Gerd Nikolaisen, la mère d'Astrid), aucune ne s'intéresse vraiment à ce que sont et pensent réellement leurs gamines. C'est d'autant plus vrai du sexe, qui est au cœur de ce roman.

Thorild, Åsa et Astrid sont trois jeunes filles modernes dont les parents se font une fausse image. Celle d'un ange pour les deux premières, dont on nie purement et simplement la sexualité et qui “ ne seraient encore que des enfants ”. Celle d'un démon pour Astrid, dont la mère avait son âge quand elle l'enfanta et qui voit désormais en elle, au mieux une rivale, au pire, le reflet détesté et dévalué d'elle-même.

Avec L'écriture sur le mur, Staalesen met parfaitement en lumière cette difficile sortie de l'enfance, quand le désir sexuel s'empare des êtres et s'épanouit sans réelles orientations morales et sans conseils provenant du monde adulte. Entre la fin de leur prise en charge dans un mouvement collectif, comme l'école ou le scoutisme, et leur entrée plus ou moins rapide dans la vie maritale, personne ne semble avoir prévu de parler et d'écouter ces adolescentes. La démission et le déni des parents Skagestøl et Furebø, ou la bêtise désespérée de Gerd Nikolaisen, prête à offrir sa fille pour retenir ses amants, font le lit de tout un tas de prédateurs qui n'auront aucun mal à ce qu'elles acceptent leurs comportements déviants. Tout comme à leur faire croire à la normalité de la prostitution.

Le crime organisé que va combattre, du même coup, Varg Veum n'apparait ici que comme le grand ordonnateur de ces plaisirs interdits. Pour Birger Bjelland, qui dissimule ses activités délictueuses derrière une impeccable façade d'entrepreneur, ce n'est qu'un business, un jeu naturel de l'offre et de la demande dans lequel il s'inscrit. Lui aussi n'a cure d'une quelconque approche morale de l'existence : des pères et des grands-pères veulent de la nymphette ? On leur en offrira. Un problème en passant ? On le nettoiera.

Ce que disent tous les Bjelland de la Terre, c'est qu'ils n'existeraient pas sans tous ces hommes prêts à payer pour coucher avec des filles de l'âge de leurs enfants, sans tous ces hypocrites avec leurs vilains petits secrets, qui tueraient pour que personne n'en sache rien [2]. Tirée du livre de Daniel, le titre L'écriture sur le mur évoque le châtiment de ces impies qui banquettent en ayant oublié la grandeur et l'honneur qui étaient ceux de leurs pères. Le monde ancien était-il moins perverti, plus attentif à former des être droits et moraux qui jamais n'abuseraient de leurs enfants et veilleraient sur eux et leur bonheur à venir ?

Staalesen n'apporte pas de réponse à cette question. Varg Veum va, presque incidemment, rendre réelle pour Birger Bjelland la prophétie Mane, thecel, phares [3], pour la gloire d'aucun Dieu et sans se faire aucune illusion. Tant que des parents seront absents de l'éducation de leurs enfants tout en étant prêts à mettre dans leur lit ceux de leurs relations, de leurs voisins, de leurs amis, ce monde produira des Bjelland pour les satisfaire.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/10/2011



Notes !

[1] Que j'ai renoncé à chroniquer pour l'instant

[2] Quelques années plus tard, Kurt Faldbakken développera le même thème dans son Frontière mouvante, avec le même constat.

[3] Compté, compté. Pesé. Partagé. (Livre de Daniel, 5)

Illustrations de cette page : Prostituée • Vue de Bergen avec, au premier plan, la barre de Mannsverk où vivent Gerd et Astrid Nikolaisen

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Boulez conducts Debussy, Cd 1 et 2 (Sony - 2009)