Fleurs amères

F
Gunnar Staalesen

Fleurs amères

Norvège (1991) – Gaia (2009)

Titre original : Bitre blomster
Traduction d'Alexis Fouillet

Sobre depuis six mois, Varg a accepté la surveillance d'une maison comme premier job de sa réhabilitation. Là, il tombe sur un cadavre inattendu et la jeune femme qui l'accompagnait disparait, après avoir tenu des propos étranges. Pendant ce temps, une entreprise chimique de Bergen est visée par une action menée par des écologistes, inquiets d'un programme de stockage de déchets toxiques. Il apparait rapidement que le mort trouvé par Varg était ingénieur dans cette entreprise.

Après les événements relatés dans Anges déchus et la perte d'un grand nombre de ses illusions, sur l'être humain et sur sa propre vie, Varg Veum a bu plus que de raison. Sa rédemption passait par un programme de désintoxication qui vient de s'achever. Très ironiquement, Staalesen entraine son héros dans une histoire de toxiques dont les hommes cherchent à se débarrasser.

Gunnar Staalesen Fleurs amèresIndustriels et écologistes s'opposent sur la manière d'y parvenir, mais leur affrontement est traité de façon plutôt périphérique par l'auteur. D'ailleurs, le regard que Varg Veum porte sur l'un et l'autre camp est assez étrange, comme si l'enjeu était tout autre. En cela, Fleurs amères n'est pas un roman écologiste [1]. L'attitude égoïste et mercantile des pollueurs Schrøder-Olsen et des ouvriers dépendant d'eux est contrebalancée par une description pleine d'ironie des militants de Grønn Jord. Gunnar Staalesen semble douter, non de la sincérité de leur engagement, mais de son intelligence.

Cela ne veut pas dire non plus que la pollution de l'environnement ne l'intéresse pas. Mais elle est la résultante de comportements humains qui, comme toujours, sont les vraies préoccupations du romancier. L'œuvre du Bergenois est remplie de ces individus irresponsables, dissimulateurs, hypocrites et de toutes leurs victimes. Pas seulement celles qui meurent, mais aussi celles qui les pleurent. Et puis, toujours, des enfances fragiles, piégées : Camilla dans la mort, Siv dans l'esprit d'une fillette de cinq ans, Kari dans un nouvel abandon, les petits Farang bientôt dans l'absence de leur père.

La monstruosité de la famille Schrøder-Olsen est banale et quotidienne, sans flamboyance. Elle est celle des honnêtes gens et il n'est pas étonnant que certains lecteurs de Fleurs amères passent totalement à côté [2]. En dissimulant la scène originelle, en l'enfouissant au plus profond de leurs mémoires, ils pensent avoir sauvé l'essentiel : leur réputation, l'entreprise, la fortune du clan. Et, bien que Siv leur soit un rappel permanent de la tragédie effacée, ils ont continué à vivre et à faire des affaires. Peut-être ont-ils même estimé avoir été suffisamment punis par l'accident de la jeune fille pour n'avoir jamais à affronter leurs responsabilités ?

Gunnar Staalesen Fleurs amèresJusqu'à la fin de l'enquête et le dévoilement de la vérité, nous ne verrons là que des gens ordinaires, qui se serrent les coudes malgré la rivalité entre les deux frères – l'un resté dirigeant maussade de l'usine chimique, l'autre devenu chef charismatique du mouvement écologiste –, sous les regards cynique et glacial de la bru et absent de la mère. Les deux handicapés de la famille, la fille par innocence et le père par lassitude, ouvriront et fermeront les investigations de Varg Veum.

Ordinaires, c'est ce que sont aussi les parents de Camilla, disparue huit années plus tôt. Chacun a tenté, comme il a pu, de survivre à ce drame. Elle, en faisant de son corps une cuirasse infranchissable protégeant l'éternelle fragilité de son attente. Lui, en fuyant son existence passée, s'inventant un avenir sur les flancs isolés d'un fjord où gambadent ses trois nouveaux enfants. Jamais l'oubli n'est venu les apaiser, jamais la souffrance n'a cessé.

Dans un basculement soudain et violent, eux aussi vont se transformer en monstres, prêts à sacrifier la vie de dizaine de milliers de Bergenois pour faire taire cette douleur infinie ou simplement se venger d'un monde qui n'en peut mais.

Fleurs amères est finalement assez semblable à Anges déchus, la cupidité ayant ici joué le rôle moteur et meurtrier que l'envie y tenait là-bas. Staalesen ne parle toujours que d'humains, si voisins, si proches, s'obstinant à faire de son héros la caisse de résonance des détresses et des chagrins que tant – auteurs comme lecteurs – continuent de vouloir ignorer.

On pourra consulter également la critique que j'ai faite du film Bitre Blomster d'Ulrik Imtiaz Rolfsen (2007), adaptation de ce roman.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/04/2007



Notes :

[1] Au contraire du film de 2007 Varg Veum - Bitre blomster d'Ulrik Imtiaz Rolfsen, inspiré de ce roman, où le thème écologiste et le complot pour faire disparaître les déchets sont situés, de façon plus moderne, sur le devant de l'histoire au détriment de la dimension morale du livre.

[2] Par exemple, le Blog superflu. Chez Moisson noire, Varg serait trop "tendre" comparé aux héros de Chandler et de McDonald. Christophe, sur Noirs desseins reproche un manque d'épaisseur chez Varg Veum par rapport aux romans précédents.

Illustrations de cette page : Bouteilles d'eau Farris • Fûts toxiques

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Leoš Janáček, Quatuors n° 1 & 2 par le Quatuor Diotima (Alpha - 2008)