Anges déchus

A
Gunnar Staalesen

Anges déchus

Norvège (1989) – Gaia (2005)

Titre original : Falner Engle
Traduction d'Élisabeth Tangen et d'Alex Fouillet

À l'enterrement d'un copain d'enfance tombé d'un échafaudage, Varg renoue avec son vieil ami Jakob, l'ancien guitariste/claviers du groupe vedette des années 60, The Harpers. Récemment largué par sa femme Rebecca - l'amour d'enfance de Varg -, Jakob entraîne le détective dans un week-end très arrosé durant lequel d'autres formes venues du passé ressurgissent : Johnny, l'ex-chanteur du groupe, Anita - fantasme mansfieldien des gamins du quartier -, Gro et Kari, groupies fidèles vingt ans après... Et puis, Johnny est poignardé en pleine rue et Varg se rend compte que trois des quatre Harpers sont décédés de mort suspecte en moins d'un an.

Anges déchus est un livre immense, profond et passionnant de bout en bout. Gunnar Staalesen excelle comme écrivain de l'intime et de la proximité et cette histoire, qui va obliger Varg Veum à plonger dans les reliefs de son enfance, sonne très juste. Elle est d'abord une vraie réflexion sur la mémoire et la façon finalement sélective que nous avons de fabriquer nos souvenirs. Elle est ensuite une analyse profonde de la violence ordinaire, surtout celle faite aux femmes, en 1959 comme en 1989. Elle s'interroge enfin sur l'absence de repères d'une société norvégienne qui sera bientôt la plus riche du monde mais qui possède encore en son sein les comportements les plus archaïques qui soient. Quand vient l'aspect proprement policier/criminel de Anges déchus – que Gunnar Staalesen retarde le plus possible et traite avec une absence totale de voyeurisme –, le lecteur est en possession de tous les éléments pour comprendre pourquoi de telles choses se produisent et ce qu'elles détruisent, au delà des corps visibles.

Gunnar Staalesen Anges déchus Ce que l'on retient de son passé est assez illusoire, très égocentré et donc pas forcément partagé par les autres : Anita et sa poitrine démesurée sont des images toujours vivaces dans la mémoire de Varg alors que le détective ne représente rien pour elle, enfant ou adulte. Vingt ans après leur dernière rencontre, Varg comprend que l'amour qu'il porte à Rebecca depuis l'âge de quatre ans n'a jamais été partagé. Il aurait suffit qu'il lui parle alors, à l'âge des premiers émois, pour que son histoire devienne autre. Mais Varg Veum a préféré se contenter des apparences, celles qui entretiennent l'espoir et qui, comme toujours chez Staalesen, riment avec mensonges et non-dits et sont, bien entendu, toujours trompeuses.

Tous mentent ou se mentent, par habitude, par peur ou par honte. C'est sous ces silences, consentis ou non, que s'abrite toute la violence de cette histoire. Comme d'habitude depuis que le monde est monde (cf la folie d'Herakles), c'est sur les plus proches et les plus faibles qu'elle s'acharne, et donc les femmes et les enfants, sacrifiés... Staalesen prenant son temps pour poser chaque personnage, on voit bien cette violence traverser les siècles, passer dans les poings du père cogneur de Johnny Solheim et terminer dans ceux de son fils, héritage primitif que mille ans de civilisation chrétienne n'ont pu faire taire.

Le moteur de cette violence ne peut être que l'envie et Staalesen la montre à plusieurs reprises chez chaque protagoniste. Rivaux fascinés l'un par l'autre, Johnny – le chanteur adulé – et Jakob – l'âme musicale du groupe – vont toute leur vie se livrer à leur combat de doubles, leur haine réciproque se terminant dans l'abomination [1]. Que le pucelage d'Anita, pris par Jakob au nez et à la barbe de Johnny, n'ait eu aucun goût de victoire montre que cette rivalité n'était pas dans la possession de la femme mais bien qu'elle était sans objet autre que Gunnar Staalesen Anges déchusde prestige, c'est-à-dire ce besoin impérieux d'être l'autre [2].

Quinze ans plus tard, Stig justifiera du tabassage et du viol de Belinda par un « ce qu'elle avait donné à Johnny, elle devait me le donner aussi » qui doit se lire comme l'expression d'une autre rivalité avec le chanteur, une rivalité d'être (se refusant à moi, elle me dit donc inférieur à lui...) et non d'avoir. Et les rivales d'Anita, susceptibles de refiler la chaude-pisse à son mari (et donc femmes de mauvaise vie), la renvoient à sa propre infériorité (puisqu'il les préfère à elle) et la décide à se venger en lui balançant la vérité sur Ruth (c'est-à-dire en réactivant, au détriment de Johnny, sa rivalité avec Jakob).

Oscillant dans l'autre sens, vengeance de vengeance, la haine mènera Johnny vers l'abomination de la nuit du 16 octobre 1975 et celle-ci sera tellement cruelle qu'elle détruira tout sur son passage, les familles et les vies personnelles. Tout sera alors celé dans le mensonge et le non-dit, jusqu'aux meurtres, vengeance de vengeance de vengeance et le dernier silence, celui-ci, définitif...

Ces haines si proches ne peuvent exister que parce que la transcendance a déserté le monde, abandonnant les hommes entre eux, égaux et rivaux à la fois. C'est ainsi que doit être prise l'insistance de Gunnar Staalesen à dénoncer dans Anges déchus le discours désormais improductif de l'Église, qui ne s'adresse plus qu'aux convaincus assistant aux offices alors qu'à l'extérieur... tant de vies et de rêves brisés, tant d'indifférence à la souffrance... Le sens à présent, c'est les achats pour Noël, et cette vie égoïste de repli sur soi que le couple Jakob-Rebecca réconcilié va si bien représenter, à en dégoûter Varg.

Il n'y a plus de sens qu'individuel « parce qu'il faut bien croire en quelque chose » disent plusieurs protagonistes : le satanisme dérisoire d'Halldis, la Croix et la drogue pour Ruth, la Croix et les Ténèbres pour Sissel. Et enfin, pathétique menteur à sa foi, le pasteur Berge Brevik qui s'accroche à cette seule âme sauvée... Mais sauvée de et pour quoi ?

Voir également la chronique de Varg Veum - Falne Engler, film de 2008 réalisé par Morten Tyldum et inspiré des personnages du roman.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/04/2007



Notes :

[1] Quinze ans plus tard et malgré toutes les horreurs, le sentiment qui anime encore Jakob à l'égard de Johnny, c'est l'envie, une envie hallucinatoire qui fait paraître ce dernier plus grand que ce qu'il est réellement : "Je jetai un coup d'œil à Jakob et je sursautai (...) Il suivait la prestation de Johnny Solheim avec une intensité digne d'un artiste de rang très supérieur (...) C'était une forme de jalousie." in Anges déchus pages 43 et 44

[2] Plusieurs années après, Rebecca trompera son mari, et ce sera... avec Johnny (comme si la fascination de Jakob l'avait conduite jusqu'à la couche de son rival).

Illustrations de cette page : Miss Jane Mansfield • Les Beatles

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : D'abord la très longue et hypnotique version de Gula Gula donnée par Mari Boine au festival Jazz Baltica en 1997. Toujours du Mari Boine Band, mais cette fois en 2006, le dernier alboum In the hand of the night. Enfin quelques titres de Catherine Ribeiro+Alpes (Paix, Tous les droits sont dans la nature, Ioana mélodie).