La triologie du Samouraï, introduction

L
Dale Furutani

La triologie du Samouraï, introduction

États-Unis (1998) – 10/18 (1998)


Né à Hawaï en 1946, dans une famille d'origine japonaise installée dans l'archipel à la fin du XIXe siècle, Dale Furutani vécut ensuite en Californie où il poursuivit simultanément une carrière dans l'industrie et la publication d'essais, de poésie et de romans.

À mon sens égarée au sein de la collection Grands détectives chez 10/18, la Trilogie du samouraï de Dale Furutani est un récit d'aventures dont l'action se situe au Japon, au début du XVIIe siècle. Comme l'indique l'auteur dans sa préface, cette période a déjà fait l'objet de nombreuses créations, documentaires ou fictionnelles, écrites ou filmées. Elle figea le temps, la vie, les institutions du pays pour près de trois cents ans et contribua à forger les comportements individuels et collectifs du Japon moderne.

dale furutani - La trilogie du samouraïL'ambition déclarée de Furutani est de montrer, par le divertissement, cet instant charnière marqué par l'instauration du shogunat Tokugawa, présenté ici comme le méchant de l'histoire de l'unification du Japon. L'ère Muromachi, qui dura de 1336 à 1573, fut une époque de troubles et de guerres quasi permanents auxquels mit fin – par des moyens sans doute vils au regard du bushido, le code d'honneur des samouraïs –, la victoire de Tokugawa Ieyasu [1]. Prolongeant le mouvement initié par Oda Nobunaga, le nouveau shogun achèvera d'enfermer les comportements violents de la caste guerrière dans un réseau de contraintes économiques, symboliques et sociales qui n'est pas sans rappeler celui mis en place en France par Louis XIV.

Le changement fut également idéologique et spirituel. Cette société qui prétendait et prétendra encore reposer sur un honneur, une probité et une droiture chevalesques, incarnés ici par le rōnin Kaze, apparut finalement comme un monde hypocrite où les relations interdividuelles étaient dominées et déterminées entièrement par l'argent. Avec les guerres et la fin des grands domaines féodaux, une bourgeoisie marchande enrichie a émergé et va désormais jouer un rôle clé, imposant peu à peu des valeurs inconnues et méprisées par les classes supérieures.

Le cinéaste Mizoguchi Kenji avait magnifiquement rendu ces contradictions dans son Chikamatsu monogatari et le Ugetsu monogatari tiré de l'œuvre d'Ueda Akinari [2]. Dale Furutani montre très bien, avec parfois un peu trop d'insistance, cette hypocrisie de la société japonaise. Dans La promesse du samouraï, le seigneur Manase ou le magistrat Nagato sont avides de richesses, chacun pour des motifs égoïstes, au point de laisser les paysans dont ils ont la charge aux mains d'une bande de bandits qui rémunèrent leur indifférence corrompue.

La même avidité est à l'œuvre chez le marchand Hishigawa, dans Vengeance au palais de Jade, tandis que son immense fortune lui permet de jouer au noble, brouillant donc un peu plus les repères de cette société. Les samouraïs à son service sont tous achetables et l'on voit bien le mépris dans lequel les tient – du fait de leur vénalité – la gouvernante Ando, pourtant simple domestique du riche commerçant. D'ailleurs, l'âme du samouraï Enomoto a été entièrement dévorée par la cupidité, au point de renier tout ce qui fit de lui un combattant loyal et droit. Matsuyama Kaze, le héros de Furutani, n'est pas forcément à l'abri de cette corruption, maintenant qu'il n'a plus d'épouse pour prendre en charge, pour lui et à sa place, le déplaisant côté matériel de l'existence.

dale furutani - La trilogie du samouraï L'autre aspect intéressant de cette Trilogie du samouraï est de montrer le rapport à la mort. On meurt évidemment jeune dans cet univers de violence permanente et la préparation à l'acceptation de sa fin est une composante essentielle de la formation des guerriers. A fortiori, du quotidien de ceux qui n'en font pas partie – commerçants, paysans, artisans – dont le droit à la vie dépend du bon plaisir de la classe dominante.

Furutani insiste énormément sur le dégoût de la violence gratuite et la perception de laideur de la guerre qui animent son héros, mais qui tiennent essentiellement à la discipline personnelle acquise auprès de son sensei. De fait, Kaze préfère jouer de son esprit plutôt que de son arme (le combat sans sabre) pour contourner les obstacles qui se dressent devant lui ou défendre les gens du peuple qui le méritent. Nombre d'hommes d'épée rencontrés dans ces aventures n'ont pas les mêmes scrupules.

Du rapport à la mort au rapport à la personne il n'y a qu'un pas. La Trilogie du samouraï documente plutôt bien les différences de statut selon les classes sociales ou les sexes et il n'omet pas non plus d'aborder le religieux et les terreurs superstitieuses. Conformément à la loi du genre historique, les trois livres regorgent de détails sur le quotidien de ce Japon féodal et leur lecture offre la dose d'exotisme idéale tout en étant une bonne source d'information. C'est un peu trop didactique et estoufarel à mon goût, au détriment d'une histoire honnête mais pas forcément très originale.

Le rōnin chevaleresque et respectueux du bushido est un thème récurrent de la littérature et du cinéma nippon. Les connaisseurs du Musashi de Yoshikawa Eiji [3] trouveront beaucoup de ressemblances entre les deux romans. Dale Furutani ne fait pas mystère de ses emprunts à l'œuvre de Kurosawa Akira (Kagemusha, Ran, Shichinin no samurai, Sanjuro) et ce peut être une bonne occasion pour le lecteur de la (re)découvrir, tout comme les films de Mizoguchi Kenji, déjà cité, ou la série des Kozure Ōkami de Misumi Kenji. (Paris - septembre 2009)

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/09/2009



Notes :

[1] Fin de la période Azuchi Momoyama (1573-1603) marquant la réunification du pays, commencée par Oda Nobunaga auquel succéda Toyotomi Hideyoshi. Ieyasu acheta la trahison de troupes combattant dans le camp de Toyotomi Hideyori, l'héritier du Taiko, à la bataille de Sekigahara (1600). L'action de la trilogie se passe trois ans après.

[2] Le premier est un film de 1954, d'après la pièce de Chikamatsu Monzaemon, sorti en France sous le titre Les amants crucifiés. Le second, plus connu, s'intitulait Les Contes de la lune vague après la pluie et date de 1953. Le recueil de Ueda Contes de pluie et de lune a été publié chez Gallimard dans une traduction de René Sieffert.

[3] L'un des très grands classiques de la littérature populaire du siècle dernier. Publié en France en deux livres : La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière (Éditions J'ai lu).

Illustrations de cette page : Les idéogrammes pour le mot rōnin • Samouraï

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Symphonie en si bémol majeur d'Ernest Chausson (Erato, 2006)