Les brumes du passé

L
Leonardo Padura

Les brumes du passé

Cuba (2005) – Métailié (2009)

Titre original : La neblina del ayer
Traduction d'Elena Zayas

Dans une maison de maître à l'écart de la vie, mais pas de la misère, Mario Conde découvre un trésor sous la forme d'une bibliothèque remplie de centaines de volumes, dont certains parmi les plus précieux publiés à Cuba. Riche d'une belle poignée de pesos et d'un livre rare de cuisine, il confie le tout à Joséfina, la mère du Flaco Carlos, pour qu'elle compose un menu susceptible de faire oublier à toute la petite bande les rigueurs de la faim qui les tenaille, jour après jour. Un vieil article de journal coincé entre les recettes va cependant bouleverser les moments heureux que cette relative richesse leur apportait [1].

Les brumes du passé permettent de retrouver le sympathique petit monde havanais qui gravite autour du désormais ancien flic Mario Conde. À chaque nouveau livre, cet homme d'amitiés et de souvenirs nous plonge dans la mémoire historique de Cuba, mais aussi la description de son présent misérable.

Leonardo Padura Les brumes du passéOn sait ce dernier exercice délicat. Padura n'est pas un dissident, mais il se veut contestataire et entend ne rien cacher de la situation actuelle de l'île. Le contexte des enquêtes de Conde, depuis Passé parfait (qui se situait au moment de l'arrêt de l'aide du grand frère socialiste) a toujours permis au lecteur de mesurer, roman après roman, l'augmentation de la pauvreté et le glissement vers la détresse alimentaire généralisée, la prostitution, les trafics en tout genre, la délinquance et la corruption dignes de n'importe quel pays du tiers-monde.

Si cette Crise est nommée, et donc décrite par Padura, elle n'est jamais versée au débit de qui que ce soit, ou alors dans une lecture entre les lignes qui permet tant aux contempteurs qu'aux laudateurs du régime de s'y retrouver [2]. L'auteur, via ses personnages, est toujours subtilement nuancé même s'il affiche désormais ouvertement un profond pessimisme pour le devenir de son pays. Dans Les brumes du passé, le groupe d'amis refaisant une fois de plus le monde lors d'une beuverie (d'autant plus animée qu'elle était à base de grand et vrai rhum, richesse du Conde oblige), tombe d'accord sur ce fatum qui a frappé Cuba, contraignant ce peuple qui souhaitait évidemment le changement – mais n'aspirait finalement qu'à la normalité – à jouer contre son gré un rôle historique planétaire.

Le retour mélancolique vers la richesse et la gloire de l'île, à l'œuvre dès le début du roman est, à mon avis, une question de fierté et d'orgueil pour l'auteur. Les livres rares et anciens découverts par Mario Conde dans la bibliothèque des Montes de Oca, et dont il énonce fièrement et amoureusement les titres et les dates de parution, rappellent au lecteur qu'il y eut un avant à Cuba. Un avant cultivé, travailleur, civilisé, ce qui n'excluait pas non plus l'insouciance et la passion.

Leonardo Padura Les brumes du passé Ces dernières, on les retrouve naturellement lorsque la domination amerlocaine transforma l'île en lieu de plaisirs tarifés. Dans toute l'œuvre, rares sont les personnages ayant connu cette époque qui n'y jettent pas un regard nostalgique. Ces temps où une chanteuse de boléros comme Violeta del Río pouvait faire chavirer le cœur du riche comme du pauvre et susciter encore, quarante années plus tard, la jalousie d'une rivale, l'émotion d'un éternel amoureux ou la fascination d'un ancien flic.

Ce Cuba nocturne et fêtard dans lequel plonge Mario Conde avait cependant un prix, la joie de vivre de quelques-uns contre le malheur de beaucoup d'autres. Celui aussi d'une violence, institutionnelle et/ou mafieuse, les deux n'étant pas facilement séparables. La compromission des oligarchies insulaires avec Batista ou Lansky, le dictateur et l'homme de la Mafia, est au centre des Brumes du passé, entrelacs d'amours, de malheurs et de séparations comme en chantaient Célia Cruz ou María Luisa Landín.

Je suis admiratif sur la façon dont Leonardo Padura lie les histoires personnelles de ses personnages au destin collectif de Cuba. Une fois encore, il fait de l'étrange vie de la maison Montes de Oca une métaphore. La fuite d'Alcides, l'attente de cette femme dont les lettres rythmeront la quête de Conde, le meurtre de Dionisio, la folie orgueilleuse d'Amalia où le « suicide » de Violeta del Río, tous ces personnages sont Cuba. Leurs contradictions historiques et politiques, leur amour-haine, leurs mémoires, leurs chants, leurs silences, leur mort sont celles, multiples, de l'île. C'est de cela que parlent admirablement Les Brumes du Passé.

Chroniqué par Philippe Cottet le 18/08/2009



Notes :

[1] D'abord Service de Presse du temps où Métailié me faisait parvenir ses ouvrages, Les brumes du passé ont été intégrées au cycle Mario Conde lors de la refonte général du site Le vent sombre, à l'été 2010.

[2] Les uns vous diront que c'est la faute de l'embargo inique décrété par les États-Unis depuis 1962 (« refuser de faire crédit et d'approvisionner Cuba pour diminuer les salaires réels et monétaires dans le but de provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement » - Lester D. Mallory), les autres celle de l'inefficace et corrompue direction castriste.

Illustrations de cette page : Célia Cruz – Olga Guillot

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : William Sheller et le Quatuor Halvenalf (Olympia 1984)