III - Électre à La Havane

I
Leonardo Padura

III - Électre à La Havane

Cuba (1995) – Métailié (1998)

Titre original : Máscaras
Traduction de René Solis et Mara Hernandez

Suspendu pour avoir frappé un de ses collègues, Mario Conde est néanmoins rappelé par le major Rangel pour s'occuper d'un curieux cadavre : un jeune homme, découvert étranglé dans le Bois de La Havane, maquillé et vêtu d'une superbe et extravagante robe rouge. Il s'agit d'Alexis Arayán, fils de l'ambassadeur cubain auprès de l'Unicef. Au grand effarement de Conde et de ses préjugés, l'enquête s'oriente vers les milieux homosexuels de la ville.

Le meurtre d'Alexis Arayán, fils des classes supérieures, permet à Leonardo Padura de creuser une nouvelle fois le sillon de la faillite, tant morale qu'historique, de l'élite cubaine. Électre à La Havane est très dense et c'est ce qui le rend passionnant, trois ans après le moyen Vents de Carême.

Leonardo Padura Electre à La HavaneAvec le personnage d'Alberto Marqués – homme de théâtre rebelle, dérangeant et homosexuel, dérangeant parce qu'homosexuel –, Padura revient sur la répression qui toucha ce milieu, auquel on associait tous les intellectuels, au début des années 1960.

Portée par le machisme latin (dont Mario Conde est un magnifique représentant), la bigoterie catholique (incarnée ici par la victime et sa mère) et l’homophobie stalinienne, la Révolution, qui s'enorgueillissait d'avoir sorti du joug de la prostitution les dizaines de milliers d'homosexuels qu'entretenait le tourisme sexuel étatsunien, dénonça soudainement ceux-ci. On rapporte que Fidel tenait alors, dans ses discours, les maricónes [1] pour des « agents de l'impérialisme » et l'homosexualité pour une « décadence bourgeoise ».

Lunes de Revolución, supplément littéraire du quotidien Revolución, auquel collaborait notamment le dramaturge Virgilio Piñera – brièvement arrêté –, fit les frais de cette nouvelle orientation et fut fermé en 1961. Des délations suivies de séances publiques d'humiliation furent organisées dès 1964, poussant certains au suicide. Entre 1965 et 1968, on envoya dans des camps de travail forcé et avec la certitude de pouvoir les rectifier, un grand nombre d'homosexuels et autres asociaux. [2]

L'évocation de Leonardo Padura ne peut aller si loin dans la dénonciation. Alberto Marqués, plus inspiré de Virgilio Pireña et d'Antón Arrufat [3] que de Reinaldo Arenas [4], a connu la disgrâce et la solitude, pas les coups ni les insultes, les camps ou la prison. Avec Électre à La Havane, Padura peut cependant entreprendre un salutaire travail de mémoire, notamment pour son public cubain. Au royaume des masques (Máscaras est le titre original du roman), les nouvelles orientations du régime castriste réhabilitent les anciens intellectuels sanctionnés et le présente désormais comme le défenseur éternel des droits des homosexuels [5].

Leonardo Padura Electre à La Havane Mario Conde découvre en Alberto Marqués un être intelligent, cultivé et sans aucune hypocrisie, qui va lui permettre d'accélérer son évolution personnelle. Padura joue parfaitement de l'opposition des deux personnages, transformant le vieux dramaturge en un accoucheur de pensée et même de destin : Mario n'écrira-t-il pas sa première nouvelle depuis Domingos et le lycée ? N'envisagera-t-il pas un peu plus son inadaptation à cette vie policière ?

L'obstination rebelle toujours vivace de l'homme de théâtre et sa propension à continuer de créer malgré l'adversité contrastent évidemment avec la passivité de la génération du Conde. En cela, l'enquêteur et ses amis semble partager le fatum d'Électre, dévorée par son obsessive mission de tuer sa mère Clytemnestre, mais paralysée dans l'action et qui manipula son Oreste de frère pour qu'il fasse, à sa place, le sale travail. Transfiguré en Electra Garrató, incapable de vivre du fait de son homosexualité et incapable de mourir du fait de sa foi catholique, Alexis Arayán manipulera son meurtrier, seul à même de lui faire rencontrer son destin.

Mario Conde retiendra la leçon et fera bon usage de cette obligation de choix. La fin d'Électre à La Havane le voit démissionner de la police après le renvoi du major Rangel, accusé d'avoir couvert les agissements de subordonnés insoupçonnables et pourtant corrompus. Autres masques...

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/08/2009



Notes :

[1] Désigne péjorativement les homosexuels et les personnes présentant des traits, physiques ou de caractère, féminins. Définition sur la Wikipédia espagnole.

[2] Une campagne internationale menée notamment par Jean-Paul Sartre aboutira à une modification du fonctionnement de ces camps en 1968. Le documentaire Mauvaise conduite de Néstor Almendros et Orlando Jiménez Leal (1984) rend compte de la réalité quotidienne de la répression.

[3] Ami de Piñera, Antón Arrufat fut obligé de travailler comme manutentionnaire à la bibliothèque du quartier havanais de Marianao, de juin 1971 à juin 1980. Réhabilité, il précisera dans son discours de réception du Prix national de littérature en 2000 : « Je purgeais une peine que je trouvais énigmatique : sa durée ne m'était pas précisée et j'ignorais l'importance du délit (...) J'ai été victime du délit d'écrire, d'écrire une pièce de théâtre considérée comme attentatoire aux principes de la révolution. »

[4] Romancier et poète cubain persécuté pour son indépendance d'esprit, son opposition au régime et son homosexualité affichée. Il put quitter l'île en 1980 avec les autres déchets sociaux dont voulait se débarrasser le régime (exode de Mariel). Ses mémoires Antes que anochezca ont donné lieu à un biopic Before night falls réalisé par Julian Schnabel en 2000.

[5] En 1988, la loi contre l’homosexualité ostensible est abrogée. Fidel Castro explique qu’il est temps de rejeter les rigidités et de changer les attitudes négatives envers les homosexuels dans le Parti et la société.

Illustrations de cette page : Virgilio Piñera • Travesti

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Symphonie en si bémol majeur d'Ernest Chausson. Galette Apex de 2006.