II - Vents de Carême

I
Leonardo Padura

II - Vents de Carême

Cuba (1992) – Métailié (2004)

Titre original : Vientos de cuaresma
Traduction de François Gaudry

Alors que La Havane accueille une nouvelle fois le printemps, Mario Conde est chargé par le major Rangel de l'enquête sur le meurtre de Lissette Núñez Delgado, jeune enseignante au lycée de la Vibora, fille de personnages importants du régime, qui aurait été plusieurs fois violée avant d'être étranglée. La présence d'un joint sur les lieux du crime inquiète le lieutenant, qui a d'autres choses en tête depuis qu'il a fait la connaissance de la belle Karina, ingénieur civil et saxophoniste à ses heures.

Vents de Carême est le deuxième tome (et le plus tardivement traduit par Métailié) du cycle Les Quatre Saisons qui se donne pour propos de suivre, durant l'année 1989, le lieutenant Mario Conde. Je ne suis pas certain que la possibilité d'autres romans ait été envisagée au départ par Padura [1], l'excellent Passé parfait ayant été écrit pour se suffire à lui-même.

Leonardo Padura Vents de CarêmeComme pour toute suite, la difficulté consiste à déployer un roman qui ne soit pas une copie du précédent tout en autorisant des développements ultérieurs intéressants. Ce que Leonardo Padura tente en recentrant les thématiques de Vents de Carême sur la personnalité de son enquêteur et son travail. De fait, le livre (ainsi que La Mort d'un Chinois à La Havane qui lui est contemporain) est beaucoup plus policier que culturel et historique (caractéristiques qui avaient fait, et feront encore par la suite, tout l'intérêt du travail de Padura).

Une victime fille des classes supérieures et professeur au lycée de La Vibora est une trame trop ressemblante à celle de Passé parfait pour garantir une vraie originalité. La nostalgie de Conde face à son ancien lycée est toujours présente mais tout ou presque nous a déjà été dit de ce côté dans le roman inaugural. Quant aux turpitudes de cette jeune Cubaine prête à coucher avec n'importe qui pour se ménager un coin de liberté professionnelle, de confort matériel et de vie différente de celle que lui promettait son éducation, elles constituent les prémisses d'un « mode de (sur)vie » dont nous savons qu'il gagnera la société cubaine dans les années suivantes, mais présentées ici comme une déviance individuelle, non teintée pourtant d'une prémonitoire hypocrisie.

Leonardo Padura Vents de CarêmeLe véritable intérêt de cette partie criminelle plutôt moyenne est cependant de nous montrer peu à peu l'inadaptation de Mario Conde à son statut de policier. Car on commence à comprendre, à la lecture de ces Vents de Carême, que le cycle des Saisons est celui de la prise de conscience, par le lieutenant, du rôle qu'il joue en tant que flic (qui correspond métaphoriquement aux différentes rôles prêtés à Cuba) [2] et en tant qu'individu. Conde ne peut toujours pas répondre à la sempiternelle question du Vieux sur sa présence dans les forces de police mais il commence à se rendre compte de son cynisme (très jolie scène avec el Rojo, qu'il manipule pour lui faire jouer le rôle d'indic), de son arrogance et de la violence que cette place présuppose, aux antipodes de ce que son être souhaiterait en réalité.

Le roman fait la part belle aux relations unissant les anciens amis de lycée, approfondissant leurs histoires respectives, leurs regrets et, évidemment, l'amitié particulière qui lie le Flaco Carlos à Mario. L'histoire d'amour de ce dernier avec Karina va permettre à Leonardo Padura de tester la nature et la solidité de ce lien tout en nous montrant, côté privé cette fois-ci, la profonde insatisfaction de Conde devant sa vie.

Vents de Carême est un roman de transition qui souffre malheureusement de la comparaison avec ceux qui l'entoure (Passé parfait et Électre à La Havane).

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/08/2009



Notes :

[1] Ce que semble confirmer l'évocation du cycle des Saisons par Padura, en préface de l'édition française de L'automne à Cuba.

[2] Rappelons que l'écriture des Quatre Saisons a commencé en 1991 pour s'achever en 1998 et qu'elle couvre donc la "période spéciale en temps de paix", celle de l'austérité, des restrictions et surtout des désillusions pour toute l'île. Période donc de révision déchirante des idéaux pour certains Cubains ou simplement de survie au jour le jour pour la plupart.

Illustrations de cette page : Gorbachev et Castro • Joueuse de saxophone

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : A tribute to Gerald Moore, Elizabeth Schwarzkopf, Victoria de Los Angeles, Dietrich Fisher-Dieskau dans et Gerald Moore dans des lieder de Wolf, Schubert, Brahms et Mendelssohn. L'un des plus beaux récitals enregistrés. Galette EMI de 1967