Introduction au cycle Mario Balzic

I
K.C. Constantine

Introduction au cycle Mario Balzic

États-Unis – Divers (1989)


On sait peu de choses sur K.C. Constantine, surtout pas qui s'abrite derrière ce pseudonyme. La rumeur veut qu'il s'agisse d'un certain Carl Constantine Kosak, né en 1934. Il aurait servi dans les Marines durant les années 1950 (ce dernier point est confirmé par l'auteur dans l'une des deux seules interviews accordées en trente ans), mais la plupart de ces données biographiques semblent invérifiables [1].

K.C. ConstantineSeuls huit romans du cycle de Rocksburg ont été traduits en français, soit la moitié d'une œuvre dont il devenait sans doute de plus en plus difficile de définir le genre. Pas plus que Philip K. Dick n'est un écrivain de science-fiction, Constantine n'est un écrivain policier. Chacun a utilisé un genre, l'a habilement subverti pour parler d'autre chose, pour aborder des thèmes dont on ne parle pas ou plus dans le mainstream.

K.C. Constantine a créé un monde d'apparence totalement insignifiante, où la matière policière tient chaque fois sur un timbre poste. Cela peut être tout à fait décourageant pour la plupart des lecteurs, habitués à un minimum d'action, de retournement de situation, de suspense, de procédures. On ne peut même pas dire qu'un quelconque dépaysement rachète ce dénuement ; il n'existe tout simplement pas, ou très peu. Rocksburg est une ville de survivants qui n'a rien d'exotique à dire sur elle-même...

Le parti pris de l'écriture est de rappeler que la violence nait toujours de l'homme et que c'est de l'homme qu'il convient de parler. De l'homme ordinaire s'entend, vous, moi, les voisins... Notre histoire individuelle, toujours méprisée par l'Histoire, s'invite à Rocksburg, il n'est question que de cela... De ce que ressentent les faibles, les démunis, les oubliés de l'opulence, obligés de vivre repliés sur leur communauté, leur famille, leur religion, leurs tares. À Rocksburg, l'Amérique virile, audacieuse, conquérante, glamour n'existe pas, parce qu'il y a longtemps que l'Amérique a oublié des trous comme Rocksburg pour justement continuer de paraître virile, audacieuse, conquérante et glamour. La critique directe, politique, de cette Amérique interviendra de plus en plus férocement à partir de L'homme qui aimait les tomates tardives.

Alcoolique, violent, retors, menteur, manipulateur, grande gueule, le héros récurrent de ce cycle, le chef de la police Mario Balzic, dispose du pedigree idéal pour sa ville, il ne fait qu'un d'ailleurs avec Rocksburg. D'abord fils de sa mère... K.C. Constantine Les enquêtes de Mario BalzicPuis fils de mineur, rital, enfant de cette terre de solidarité ouvrière, passablement flic et enfin, éventuellement, habitant du Commonwealth de Pennsylvanie et, hasardement, des Etats-Unis. Mario a été façonné par une éducation catholique stricte et sa terrible expérience de soldat à Iwo Jima. Même s'il tend à fuir les conséquences de l'un ou l'autre de ces événements, sa tendance quasi névrotique à comprendre (à l'exception de sa propre famille) et aider ses semblables (à l'exception de tous ceux n'entrant pas dans son champ moral) fait le fond de ce cycle.

Balzic est au cœur de Rocksburg et Rocksburg est au cœur d'un monde en train de s'effondrer. Constantine nous rapporte la désertification de ce pays qui fut le centre de la puissance étasunienne, quand des forges de Pittsburgh sortait la moitié de l'acier national. C'est la lente agonie d'une population sous perfusion d'une aide sociale de plus en plus chiche, n'ayant plus accès aux soins élémentaires, piégée par un rêve américain qui n'est plus que du crédit impossible à rembourser. Également à l'agonie, la démocratie, fustigée dans ses traductions locales et nationales, aux mains de filous arrivistes et incompétents. Dans la tradition féroce d'un Ambrose Bierce ou de son grand rival Mark Twain, K.C. Constantine ne se gêne pas pour les dénoncer encore et encore.

Comme le dit l'écrivain Myushkin, double de l'auteur dans Débine blues : « Écrire, c'est repérer un ou deux trucs et en faire tout un plat. C'est repérer ces trucs que les gens croisent sans les voir, jour après jour, et essayer de leur montrer ce qu'ils ratent ». On peut tout à fait passer à côté de l'œuvre de K.C. Constantine comme on peut passer à côté de l'œuvre d'un Richard Brautigan [2], lui aussi écrivain génial du pas grand chose. Pouvoir s'y arrêter, pouvoir en jouir, est l'un des plus grands privilèges du lecteur. (Paris, octobre 2006)

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/10/2006



Notes :

[1] « Willetta Heising in her DETECTING MEN (1998) says that K.C. Constantine is a pseudonym for Carl Kosak. She says that he is a Pittsburgh native and former minor league baseball player. He has also served in the Marine Corps. Don't know where she got her information ».

[2] Richard Brautigan (1935-1984) - Son œuvre est à découvrir chez 10-18.

Illustrations de cette page : Chauffeurs à la Bethleem Steel Plant