Le guerrier solitaire

L
Henning Mankell

Le guerrier solitaire

Suède (1995) – Seuil (1999)

Titre original : Villospår
Traduction de Christofer Bjurström

Appelé par un vieux fermier dans la campagne profonde, Wallander assiste, impuissant, à l'immolation par le feu d'une adolescente inconnue dont il ne restera comme trace qu'un bijou à ses initiales. L'enquête sur son identité est vite interrompue par l'annonce du meurtre d'un ancien ministre suédois de la Justice, retraité à Ystad, assassiné d'un coup de hache puis scalpé sur la plage devant sa maison. Quelques jours plus tard, un autre scalp est prelévé sur un marchand d'art connu, également assassiné d'un coup de hache.

Le Guerrier solitaire repose sur un tel ensemble d'invraisemblances factuelles et psychologiques que j'ai du mal à comprendre les critiques dithyrambiques qui lui ont été adressées. C'est encore plus frappant quand on le compare aux Anges déchus de Gunnar Staalesen, écrit six ans plus tôt sur un thème similaire (la vengeance dans une fratrie) et qui est, à l'inverse, un chef d'œuvre complexe, pudique, cohérent et psychologiquement juste, bénéficiant d'un vrai style d'écriture au service d'une réelle vision politique et morale de la société, toutes choses sans doute moins vendeuses.

En 1991, une adolescente de Malmö âgée de quatorze ans est enlevée, séquestrée, violée et peut-être même torturée par une bande de pépés pervers qui sont loin d'être des débutants. Une semaine plus tard, elle est retrouvée dans un parc de la même ville, dans un état de psychose [1] conduisant à son internement en hôpital psychiatrique.

Bien que la police suédoise soit présentée par ailleurs comme l'une des plus médiocres du monde, on peut s'étonner de l'absence d'une quelconque enquête correcte de sa part ou de celle des services sociaux et médicaux (le viol ne se prouverait que par le dire de la victime ?). Mankell Wallander Guerrier solitaireBon, admettons que la société suédoise en soit là... Émettons alors quelques doutes sur le fait que des gens ayant mis en place, apparemment dès 1989, un réseau de traite d'êtres humains (alimenté par des enlèvements dans des pays pauvres de la zone caraïbe et de l'hémisphère sud, et dont la Suède ne représente qu'une étape) choisissent soudainement de séquestrer une jeune mineure suédoise, de lui faire subir les pires turpitudes et de lui permettre de regagner vivante (soit volontairement, soit par négligence, les deux propositions étant aussi peu crédibles l'une que l'autre) son domicile.

Puis, il faut se demander à quel moment celle-ci a pu sortir de son silence psychotique pour confier à son journal intime ce qui venait de lui arriver ? Mais, surtout, on aimerait bien comprendre comment elle a pu connaître l'identité de ses agresseurs, compte tenu du luxe de précautions dont ces messieurs entouraient leurs "fêtes" (le témoignage de la prostituée Elisabeth Carlén est très clair à ce sujet). Ce n'est pas qu'une question de détail puisque c'est sur la foi des écrits de sa sœur que l'adolescent vengeur de ce Guerrier solitaire va se mettre en chasse. Bien évidemment il ne pourrait partir sur son sentier meurtrier s'il ne connaissait pas, au préalable, ces identités, sauf à reporter sur lui les capacités et compétences pour les découvrir. Mais Mankell ne tire pas cette trop grosse ficelle et le garçon ne fait donc que suivre ce que sa sœur n'a jamais pu écrire. Étonnant, non ?

Comme l'épisode dramatique qui ouvre réellement l'histoire, c'est-à-dire l'immolation par le feu de la jeune Santana [2], ou "l'évasion" de l'hôpital psychiatrique sont également totalement invraisemblables, que reste-t-il alors de cette histoire bâclée de violence juvénile fantasmée ? Eh bien, il reste le message, diront les zélotes. Quel message ? La fascination maladive de Mankell pour la vengeance, présentée ici comme la seule solution pour que justice contre ces "barbares" soit rendue ? Tssst, mais non, c'est... attendez, ça va me revenir.. euh, c'est...

En fait, tout semble dit dans les quatre malheureux paragraphes de la page 548 où Wallander/Mankell tire la leçon habituelle de tout ceci : l'homme est le mal, et ce dernier gangrène cette société, dans un long et invisible travail de sape. Ce que nous dit Le guerrier solitaire est que, désormais, seule la force (la violence légitime ?) peut avoir raison du mal... au risque de rendre l'existence invivable, constate quand même, perplexe, le commissaire. Nous voilà bien avancés.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/09/2006



Notes :

[1] « Elle a été internée il y a trois ans. Pour une psychose profonde. Elle a cessé de communiquer (...) Si j'ai bien compris, sa maladie est survenue aussi subitement que la foudre. Elle avait disparu de chez elle depuis une semaine. (...)On l'a retrouvé dans le parc de Pildamm. Elle était totalement perdue. » in Henning Mankell - Le Guerrier solitaire (page 372)

[2] De la même façon que pour la jeune Louise, comment s'est-elle échappée alors que ses sœurs d'infortune sont enfermées à double tour dans une ferme paumée à une dizaine de kilomètres de la ville ? Pourquoi, voulant mettre fin à ses jours, fait-elle du stop pour parcourir 130 kilomètres et échouer dans un champ au milieu de nulle part, alors qu'il suffit de se jeter dans la mer ou sous la première voiture venue à Helsingborg ? Pourquoi attendre toute une journée au milieu du champ pour accomplir son geste ? Etc. L'adaptation télévisée de la BBC tentera de gommer le plus possible tout ce fatras...