La lionne blanche

L
Henning Mankell

La lionne blanche

Suède (1993) – Seuil (2004)

Titre original : Den vita lejoninnan
Traduction d'Anna Gibson

Une société secrète d'Afrikaners fanatiques rêvant d'une Afrique du Sud a jamais figée dans l'apartheid organise un attentat contre une personnalité de premier plan. Sa mort doit jeter le pays dans le chaos total d'où devra sortir, forcément, un pouvoir blanc raciste revigoré. Un tueur noir est engagé et son entraînement est confié à un ancien membre du KGB. A Ystad, une mère de famille méthodiste et agent immobilier disparaît soudainement. Son mari, sa communauté religieuse ne peuvent croire à la thèse de l'épouse volage qui vient tout de suite à l'esprit de Wallander et de son équipe. La découverte de son corps au fond d'un puits et, à proximité, un doigt noir tranché remettent tout en cause...

La connaissance que Mankell a de l'Afrique et l'actualité de l'époque (entre la légalisation de l'ANC de 1990 et la tenue des premières élections multi-raciales en 1994) conditionnèrent certainement le thème de cette Lionne Blanche. Le groupe Résistance boer dont le Comité serait l'émanation secrète fait référence à l'AWB [1], le parti fasciste créé au début des années 1970 par Eugène Terreblanche, très actif à cette période.

Mankell Wallander La lionne blancheMankell nous apportait donc un témoignage à chaud sur la situation en Afrique du Sud, à un moment important de son histoire (si l'on parlait suédois car la traduction française ne datant que de 2004, l'intérêt testimonial est plutôt faible). Certains critiques de La Lionne blanche ont contesté la vision très "angélique" que Mankell donnait de Frederik de Klerk mais je crois que le choix très manichéen effectué par l'auteur peut se justifier pour des questions d'efficacité narrative. Après tout, on espère que les gens qui ont découvert le contexte du roman ne se sont pas contentés de celui-ci et qu'ils ont éventuellement consulté d'autres ouvrages, historiquement plus pertinents.

Le volet suédois du livre est trépidant, macabre, violent et peut se révéler prenant, une fois accepté que le destin de l'Afrique du Sud peut se décider dans la campagne scanienne. Ce que je trouve intéressant, c'est le basculement de Wallander qui clôt La lionne blanche et la position très ambiguë de Mankell sur la violence. Contrairement à ce que j'ai pu lire dans des critiques ici et là, il ne s'agit pas de légitime défense mais bien d'une vendetta entre Wallander et Konovalenko, les autres policiers en étant expressément écartés par leur chef. Ce qui va se passer n'est pas seulement la mort d'un tueur sans scrupules, c'est son exécution [2] (la mort volontairement donnée, pour des raisons personnelles et passionnelles), par quelqu'un dont le rôle est justement de lutter contre toute justice privée.

Pour un auteur présenté comme s'inquiétant de la violence qui règne dans son pays, il y a là une transgression inexplicable. Quelle légitimité, demain, pour un Mankell moralisant sur une société violente ?

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/09/2006



Notes :

[1] Prônant la suprématie de la race blanche, le recours à la violence, la haine de toute la classe politique libérale, l'AWB comptait, au début des années 90, près de 70 000 membres. Très curieusement, Wikipédia indique que la crédibilité du mouvement fut ébranlée, en 1992, par un scandale sexuel mettant en cause Terreblanche. Je n'ai retrouvé trace de ce scandale dans aucune autre source, sauf celle évoquée dans La lionne blanche pour le personnage de Jan Kleyn...

[2] Page 424 de l'édition de poche. Par deux fois, Wallander se sert de sa voiture comme d'un bélier pour défoncer celle, encastrée dans une pile du pont, d'un Konovalenko désarmé. Puis il sort et vide le chargeur de son arme sur la voiture, faisant exploser le réservoir. La voiture s'embrase et le Russe brûle vif sous le regard de Wallander.

Illustration de cette page : Eugène Terreblanche