Porteurs de peau

P
Tony Hillerman

Porteurs de peau

États-Unis (1986) – Rivages (1990)

Titre original : Skinwalkers
Traduction de Danièle et Pierre Bondil

Trois meurtres sans aucun lien apparent occupent l'esprit du lieutenant Leaphorn lorsqu'il apprend que quelqu'un a tiré sur la caravane du sergent Jim Chee, cet étrange policier de Shiprock qui se prétend hataali. Par un concours de circonstances, les chemins des deux policiers se croisent et une délicate collaboration s'engage, faite de méfiance et d'incompréhension. Elle les conduit lentement à un schéma général où tous ces évènements s'organisent, schéma dans lequel la croyance dans les Loups navajos, que Leaphorn déteste et Chee redoute, tient la première place.

navajoLa pensée archaïque reconnait toujours, dans la perte des équilibres de la société - irruption de la famine ou des maladies, sécheresse, violence intra-communautaire - la transgression de l'un ou l'autre des interdits posés au commencement des temps. La métaphysique navajo ne fait donc pas exception à la règle et elle admet que cette transgression puisse être tout à fait accidentelle (par exemple tuer involontairement un serpent ou une grenouille) ou rendue obligatoire par les évènements [1] (par exemple entrer dans un hogan chindi comme le fit Chee dans un roman précédent).

Mais une bonne partie du Diné croit que certains individus transgressent sciemment les interdits pour apporter le malheur sur une personne ou toute la communauté. Ces transgresseurs sont nommés Porteurs-de-peau (de loup ou de chien) ou encore Loups navajos, sorciers dotés de pouvoirs fabuleux, notamment de mutation sous des formes animales qui les rendent d'autant plus difficiles à arrêter.

La première collaboration/opposition entre Leaphorn et Chee va se situer sur ce terrain fondamental du bien et du mal et la façon particulière dont les Navajos peuvent percevoir cette dualité. Chee croit aux sorciers parce que le système de compréhension du Monde légué au Diné par les Yei et la Femme-Changeante intègre la sorcellerie. Remettre en cause cette partie compromettrait bien évidemment le tout, ce qui n'est pas envisageable pour un hataali, même débutant. Mais, parce qu'il fut étudiant en anthropologie, il sait également que tout ceci est abstrait, que personne ne peut se métamorphoser en animal ou détenir d'autres pouvoirs fabuleux, que tout ceci date de l'époque des premiers mondes, avant l'Emergence, quand hommes et animaux n'étaient qu'un seul peuple et l'histoire du Diné, mythe.

Pour le très pragmatique Joe Leaphorn, très proche en cela de son ami McKee rencontré dans La voie de l'ennemi, la présence de sorciers est une simple dérive de type "bouc émissaire" dans laquelle ceux qui désignent le sorcier sont bien souvent beaucoup plus mauvais que celui qui est désigné. Expression d'une superstition tout à fait insupportable à son esprit logique et moderne, les histoires de sorciers n'en restent pas hillerman vent sombremoins un indicateur important de la vie de le Réserve et des actes délictueux - voire criminels comme ici - qui y sont commis. Car, d'expérience, le Légendaire Lieutenant sait bien que les hommes préfèreront la méthode la plus expéditive pour se débarrasser du sorcier.

Toute la finesse de Tony Hillerman est de nous concocter une histoire où les repères de l'un et de l'autre sont brouillés, du fait de l'intelligence perverse de l'homme qui se situe à l'arrière-plan des meurtres. Sans renier leur façon de penser, les deux policiers vont obtenir chacun de leur côté la solution de l'énigme, tous les deux échappant de justesse à la mort.

Porteurs-de-peau est un ouvrage important en ce qu'il redéfinit les places respectives de chacun des héros. La parabole du chat abandonné permet à Jim Chee de comprendre la fin de sa relation avec Mary Landon alors que pointe déjà une nouvelle difficulté amoureuse en la personne de Janet Pete. Joe Leaphorn doit accepter tant bien que mal le lent déclin de son épouse Emma, un mince espoir lui étant rendu à la fin du livre.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/11/2006



Notes :

[1] Pour guérir le désordre né de ces transgressions, nous savons depuis le premier roman que les Navajos pratiquent le chant, qui n'est en fait que la répétition des actes fondateurs pour restaurer le Monde en son état initial d'équilibre. Ce que fait le hataali dans le hogan sacré n'est que l'énonciation exacte de la naissance des choses, telles qu'elles étaient avant la transgression.

Illustrations de cette page : Loup • Tse bit'a'i, le "vaisseau de pierre" de Shiprock