Les clowns sacrés

L
Tony Hillerman

Les clowns sacrés

États-Unis (1993) – Rivages (1996)

Titre original : Sacred Clowns
Traduction de Danièle et Pierre Bondil

Entre le meurtre d'un professeur sur la Réserve et celui d'un indien pueblo incarnant un koshare lors d'une cérémonie à Tano, il y a un adolescent, Delmare, qui a vu le premier peu de temps avant sa mort et était le neveu du second. Trop occupé par ses histoires de cœur avec Miss Pete, Chee – chargé de le récupérer par son nouveau chef le Légendaire Lieutenant – l'a laissé filer. Désormais, il va falloir le rechercher sans se mettre à dos les différents services de police travaillant sur les meurtres. Par précaution, Leaphorn éloigne Chee et le charge de retrouver un automobiliste coupable de délit de fuite après avoir écrasé un homme. Pendant ce temps, défenseurs de la nature et sociétés peu scrupuleuses s'affrontent autour d'un projet de décharge pour déchets toxiques.

Les clowns sacrés est un roman désabusé et plutôt pessimiste. Certains passages liés à la situation et aux réflexions métaphysiques de Jim Chee seront même très difficiles à comprendre ex abrupto. Tony Hillerman réalise peut-être que le monde qu'il décrit depuis plus de vingt ans est en train de disparaître, s'il n'était pas déjà d'ailleurs tout simplement une vision romantique de sa part.

Le motif central de l'opus est sans doute la réflexion faite par Leaphorn à Janet Pete, en parlant de Chee : « Il veut protéger son peuple du futur ». Or, le futur est déjà là et il n'est pas réjouissant pour ceux qui veulent continuer à marcher dans la Beauté. Et ce monde est ancien, peut-être autant que les personnes réunies par hosteen Frank Sam Nakai pour juger des liens de clans possibles entre Jim et Janet. Vieillards malades et isolés dans leur hogan qui dépendaient de la bonté d'un belagaana pour le minimum vital, Terre saccagée, alcoolisme omniprésent et dévastateur... le mode de vie qu'exaltait Tony Hillerman dans le début de son œuvre est bien mal en point.

Tony Hillerman Clowns sacrésCe pessimisme est en grande partie porté par Jim Chee. Même s'il s'engage contre la menace que représente la décharge de produits toxiques tout au début de l'histoire, son futur immédiat s'appelle Janet Pete. La convoitise amoureuse transforme le sage et patient héros du Peuple des Ténèbres ou du Vent sombre en un homme grognon, puéril, colérique, jaloux et envieux tout le premier tiers du roman. Quand il trouve enfin l'ouverture pour parler à Janet de ses intentions, c'est pour voir resurgir le terrible dilemme entre tradition et modernité, autour de la question de l'inceste qui peut l'obliger, pour la première fois, à devoir abandonner l'un pour avoir l'autre (ce qui n'avait pas été le cas avec Mary Landon). Dans le même temps se pose pour lui la question du respect de la loi ou de celui de son engagement religieux, dans l'affaire d'Ernie et de son grand-père.

Dans les deux cas, il s'agit bien évidemment du même problème : celui d'avoir à faire un choix "personnel", dans une société où tout est en principe réglé par les enseignements de la Femme-Changeante, les rites, les traditions. Sortir de cette voie, même en décidant selon son cœur et sa conception propre d'hózhó, c'est choisir le futur. De façon un peu illusoire, Chee tentera encore de préserver successivement l'un et l'autre des aspects de cette synthèse personnelle tradition/modernité qu'il n'est pourtant plus raisonnable d'envisager. Il suivra l'avis de Vieille Femme Moustache et couchera avec Janet Pete alors même que le tabou n'a pas été levé mais il choisira de protéger Ernie et son grand-père, au nom de ses devoirs envers le Diné, violant du même coup ses devoirs et responsabilités au regard de la Loi.

Du coup, l'histoire de Jim relègue un peu à l'arrière-plan la trame policière du récit. L'affaire suivie par Leaphorn est loin d'être inintéressante – comme toujours il s'agit des faiblesses de l'homme blanc, pouvoir et argent, qui ont conduit aux meurtres – et elle contribue aussi au pessimisme ambiant. La corruption possible des décideurs indiens, le rappel de la disparition d'un ancien pueblo, la fragilité de l'existence des autres ajoutent une note de tristesse à tout ceci. Le bonheur individuel de Chee/Janet et de Leaphorn/Louisa qui clôt ces Clowns sacrés ne peut faire passer cette persistante amertume.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/11/2006



Illustration de cette page : Poupée koshare