Le voleur de temps

L
Tony Hillerman

Le voleur de temps

États-Unis (1988) – Rivages (1991)

Titre original : A Thief of Time
Traduction de Danièle et Pierre Bondil

Une anthropologue se trouvant illégalement sur un lieu de fouilles croise une réincarnation de Kokopelli chantant "Hey Jude"... Pour oublier le décès d'Emma et en attendant sa mise à la retraite, Joe Leaphorn part à la recherche de cette anthropologue, maintenant disparue depuis plusieurs semaines. Son chemin finit par croiser celui de Jim Chee. Des voleurs ont barboté sous le nez du Sergent des engins de terrassement. Bien que déchargé de cette affaire par le Capitaine Largo, il a continué à fouiner... Jusqu'à retrouver la pelle mécanique, le camion à plateau et le cadavre des voleurs au milieu de ruines anasazis. Les deux policiers s'associent alors pour démêler cette histoire qui n'a pas encore fini de compter ses morts.

mesaverde voleur de tempsLe voleur de temps est un pilleur de sites archéologiques, nombreux sur tout le plateau du Colorado. Outre les périodes paléo-indiennes déjà abordées dans le superbe Là où dansent les morts (Folsom et Clovis sont deux sites du Nouveau Mexique), la zone des Four Corners est connue comme étant le lieu où s'établit, aux alentours de l'an 1 000 avant notre ère, une population indienne de type pueblo, nommée par défaut anasazi ("ancien ennemi" en navajo), qui disparut soudainement et de façon très mystérieuse au XIV° siècle (même si la recherche récente s'accorde à penser que les actuelles populations pueblos descendent des anasazis). Si l'on a conservé le souvenir de ce peuple, c'est essentiellement par les très nombreux et spectaculaires vestiges qu'il laissa, consistant en des ensembles d'habitations entassées dans des failles de falaises (les plus connus étant Mesa Verde – qui n'est pas situé sur la Réserve –, Canyon de Chelly et Chaco Canyon, qui regroupa dans sa conurbation le long du canyon jusqu'à 30 000 habitants).

Peuple sans passé, les Blancs américains éprouvent une attirance extraordinaire pour les cultures qui les précédèrent et, qu'éventuellement, ils détruisirent. Comme dans toutes les régions du monde, musées, chercheurs [1] et collectionneurs – ces derniers étant prêts à payer des fortunes – se disputent les pièces les plus rares tous en se moquant éperdument des lois. Le fait que les meurtres dans le roman aient tous pour origine la seule convoitise amoureuse et l'orgueil blessé, et que les vols, trafic et non-respect des morts soient motivés par le seul goût du pouvoir et de l'argent, rend encore plus terrible le portrait que Tony Hillerman fait de ces hommes.

Qu'ils soient pieux dans la foi en Christ (Houk, Slick Nakaï), fils d'une aristrocratique famille de l'Est passé par les meilleures écoles du pays (Elliot) ou richissime et invalide collectionneur à New York, tous nous apparaissent, par contraste avec la simplicité navajo (qui méprise l'envie et la possession pour mieux se garantir de leurs conséquences violentes), pathétiques et à vomir...

L'histoire est entièrement dominée par la douleur de Joe Leaphorn et sa quête de nouvelles raisons de vivre après la mort d'Emma. De façon très pudique, Hillerman commence à dessiner l'amitié profonde qui va unir les deux policiers et qui débute ici par le respect que Leaphorn se découvre pour Chee. Ce respect ne s'adresse pas seulement au policier intelligent, tenace, astucieux. Il s'étend provisoirement à l'homme qu'a choisi d'être Celui-qui-pense-lentement et à qui Leaphorn va confier son retour parmi les siens, en demandant au jeune hataali d'accomplir pour lui Hózhóojí, la Voie de la Bénédiction.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/11/2006



Notes :

[1] Notons la délicieuse définition de l'anthropologue selon Hillerman : « Une personne qui a reçu une bonne éducation et qui vole des objets d'art avec beaucoup de dignité. »

Illustrations de cette page : Maisons anasazis dans les falaises de Mesa Verde