Le chagrin entre les fils

L
Tony Hillerman

Le chagrin entre les fils

États-Unis (2006) – Rivages (2008)

Titre original : The Shape Shifter
Traduction de Danièle et Pierre Bondil

Un rare tissage navajo qui avait disparu il y a trente ans, lors de l'incendie du comptoir d'échanges Potter, fait sa réapparition dans les colonnes d'un magazine de décoration. Subodorant une escroquerie à l'assurance, Mel Bork - un ancien condisciple de Joe Lephaorn à Quantico - fait appel au légendaire lieutenant. L'occasion pour ce dernier de boucler une affaire aussi ancienne : qui avait volé les seaux de résine de pin pignon de Grand-Mère Peshlakai ?

De facture assez moyenne, L'homme squelette offrait une fin somme toute convenable au cycle d'écriture entrepris par Tony Hillerman depuis près de quarante ans, en réunissant réellement ou symboliquement la plupart des protagonistes. Cependant, le personnage fétiche de Joe Leaphorn n'y jouait pratiquement aucun rôle, peut-être avec l'idée de lui tailler sur mesure cette dernière histoire.

couvertureLe chagrin entre les fils est le livre le plus médiocre d'Hillerman, mais il est peut-être involontairement le plus sincère. Cela fait un certain temps que notre auteur n'a plus rien à dire sur et de la façon qui a fait sa renommée et j'ai situé, pour ma part, la fin de son excellence littéraire à la publication des Clowns sacrés en 1993, suivi d'un déclin inexorable de ses personnages et un abandon total de ses thèmes de prédilection (sans doute suite à la mise en cause de son rôle et de son écriture “ coloniale ” par des auteurs indiens comme Sherman Alexie). Restait cependant un certain tour de main pour tricoter des aventures policières avec des héros sympathiques, dans un univers particulier dont nous connaissions les contours.

Ce tour de main n'existe pas ici. Le chagrin entre les fils est une enquête cousue de fil blanc dès lors que le lecteur peut faire le lien entre le vol des seaux de résine et l'incendie, c'est-à-dire pratiquement au début. Tout se devine alors trente pages à l'avance et ce qui ne se devine pas, par exemple l'expérience laotienne de Delos/Shewnack, n'a aucun intérêt (on peut cependant remercier ce dernier d'avoir emménagé à quelques kilomètres de l'endroit où il avait organisé sa disparition afin d'être sûr d'être retrouvé, trente ans plus tard, par le légendaire Lieutenant).

Leaphorn passe désormais le plus clair de son temps en voiture, n'a pas un regard sur le paysage qui autrefois le bouleversait ou le maintenait simplement en vie, n'a plus de patience, plus de politesse et récite platement quelques considérations sur l'histoire et la cosmogonie du Diné. L'ultime avatar de Leaphorn qui nous est présenté ici est Hillerman (nous le savions déjà), mais en homme blanc à mobilité réduite, vieillard solitaire [1] qui peine à se souvenir de ce que la Grande Rèze lui apporta jadis, penché sur sa carte pour organiser le prochain déplacement de son héros vers une péripétie qui n'en est pas vraiment une. L'homme blanc qui aurait tant aimé être Leaphorn ne l'est pas devenu, alors Leaphorn devient l'homme blanc...

C'est l'effacement d'Emma qui le dit ici [2], Emma qui était la force et l'âme de Joe, sa conscience d'appartenir au Peuple malgré l'acculturation subie depuis l'enfance, Emma qui était La Beauté. Hillerman n'a pas d'Emma dans sa vie, il le sait depuis Les clowns sacrés, depuis qu'il s'est réveillé de cette illusion de jeune blanc de l'Oklahoma élevé en mission parmi des Indiens forcés d'être là, et qui tomba amoureux d'une région et d'un peuple au point de les idéaliser, puis de déchanter. Du coup, il n'a pas ou plus de référents culturels, hormis sa foi catholique, et ainsi de Leaphorn, pathétique ombre ou fantôme, qui semble ne plus connaître de son Peuple que ce qu'il en apprit dans les livres, à l'Université.

Une histoire de blancs en terre indienne... La boucle est bouclée [3] mais il y a longtemps pour moi que l'œuvre d'Hillerman est terminée.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/11/2008



Notes :

[1] Leaphorn pense et vit comme un vieillard (Hillerman a plus de 80 ans) tout en continuant d'avoir a priori une soixante d'années (depuis belle lurette...). Les décalages chronologiques, les repères temporels plus que flottants sont très importants et dérangeants dans ce livre.

[2] Autant que la mise à l'écart du couple Chee – tenu à un rôle subalterne et médiocre –, afin que rien du Diné n'interfère dans tout ceci.

[3] Voir mes commentaires de La voie de l'ennemi

Illustration de cette page : Couverture navajo