Enquêtes de Joe Leaphorn et Jim Chee

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Tony Hillerman

Enquêtes de Joe Leaphorn et Jim Chee

États-Unis – Rivages (1990)


Tony Hillerman (1925-2008) est né en Oklahoma, cette terre indienne de substitution où furent parqués, puis spoliés une fois encore, les grandes tribus de l'est et du sud des Etats-Unis. Il devint journaliste, s'établit au Nouveau-Mexique, c'est-à-dire en voisin d'autres cultures indiennes, pueblo, apache, navajo. En 1970, il publie un premier roman, The Blessing Way, mettant en scène, à côté d'un professeur d'université, un policier navajo nommé Joe Leaphorn. Dix-sept autres autres romans suivront, ayant toujours pour cadre la Grande Réserve et comme héros récurrents les flics de la police tribale Joe Leaphorn et Jim Chee, d'abord séparément, puis en duo, désiré ou non.

Tony Hillerman - La voie de l'ennemi Comme le fit Arthur Upfield trente ans auparavant avec les aborigènes d'Australie, Hillerman va nous immerger dans l'étonnante culture navajo et le décor grandiose de cet immense espace semi-désertique qu'est la Grande Réserve (60.000 km², soit un dixième de la surface totale de la France). L'effet de dépaysement que recherchent souvent les amateurs de polars est instantané, mais beaucoup sont rebutés par l'apparente complexité du "matériel ethnographique" livrés par Hillerman à chaque roman. L'auteur a pourtant l'intelligence de ne pas en faire une condition sine qua non d'accès à son œuvre. Il nous propose d'abord et avant tout d'excellents polars, bien construits, bien écrits et sachant tenir le lecteur en haleine.

Tony Hillerman a rapidement compris qu'il valait mieux simplifier son propos ethnologique, le présenter d'abord comme une "manière de voir les choses" portées par ses différents personnages, en jouant sur la durée de plusieurs romans. Plutôt que de nous donner à lire la complexité de la métaphysique navajo, il était préférable de nous laisser entendre cette complexité dans sa traduction quotidienne (refus de l'ambition, appartenance au clan, politesse, recherche permanente de l'harmonie, insouciance au temps, répugnance aux cadavres, non croyance en l'au-delà, etc.). Au pire, les éléments de la cosmogonie navajo donnés par l'auteur seront vécus comme un exotisme supplémentaire ou perçus comme de la poésie pure. Au mieux, ils susciteront un intérêt et une soif de connaissance que le lecteur curieux sera libre d'étancher en dehors du polar [1]. Ce qui est tout à fait passionnant dans le cadre d'une lecture chronologique de l'œuvre, c'est de voir qu'Hillerman apprend en marchant, qu'il découvre ou qu'il comprend au fur et à mesure l'extraordinaire profondeur de cette perception du monde. Ceci facilite l'initiation du lecteur.

Joe Leaphorn

Tony Hillerman - Femme qui écouteHillerman reconnait être très proche de son premier héros, le lieutenant Joe Leaphorn. Un peu moins de la cinquantaine à ses débuts, celui qui va devenir le Légendaire lieutenant est un homme ayant effectué sa propre synthèse entre sa culture navajo et ce qu'il dut apprendre, de gré ou surtout de force, de l'homme blanc. Les obligations de son métier l'ont mis en permanence au contact de la culture dominante, le plus souvent en position subalterne, et il lui a fallu composer avec cela.

De fait, Leaphorn est un Navajo qui ne le montre pas, ou le moins possible. C'est son épouse Emma qui assume pour eux deux cette fierté du Peuple et la dimension cultuelle de l'existence. Outre l'amour que lui porte le Légendaire lieutenant, Emma est réellement sa moitié, cet aspect indispensable de la culture qu'il a dû mettre de côté. Le décès d'Emma sera vécu comme une double tragédie par Leaphorn et le besoin de retrouver cette partie cultuelle/culturelle le rapprochera, d'abord de Jim Chee, puis du Professeur Bourebonette, une anthropologue blanche versée dans les histoires et coutumes du Diné.

Jim Chee

Le personnage de Jim Chee, créé par Tony Hillerman pour son quatrième roman, va lui permettre d'apporter une complexité que le caractère fini et la personnalité massive de Leaphorn rendaient impossible. Beaucoup plus jeune, le sergent Chee est situé entre les deux mondes. Les liens très forts qui l'unissent à son oncle maternel, hosteen Frank Sam Nakai, chanteur réputé du peuple, les dispositions qu'on a cru voir en lui pour lui succéder comme hataali, sa façon de vivre quasi nomade et sa recherche permanente d'hózhó (l'harmonie et la beauté, l'harmonie dans la beauté) le font totalement navajo. Mais ses études, l'opportunité qui lui est donné de quitter la police tribale aux perspectives médiocres pour l'académie du FBI, son envie presque enfantine de mener une vie aventureuse, les liaisons amoureuses qui le lieront, d'abord à la jolie Marie Landon puis à l'avocate Janet Pete, l'attirent vers le côté belagaana (blanc) de l'existence.

Jim Chee n'a pas encore fait de choix, il aimerait bien le beurre et l'argent du beurre et cette oscillation permanente va alimenter en angoisses le jeune sergent durant toute la durée du cycle. Indécis, complexé mais aussi rebelle à l'autorité, Celui-qui-pense-lentement agit souvent comme un chien fou. Le temps du cycle sera aussi pour lui celui de l'initiation, du passage à la maturité [2].

On notera que les trois romans qui introduisent, d'abord Leaphorn, puis Chee, sont symétriquement construits.

Joe Leaphorn

Jim Chee

Tony Hillerman - Poupée kachina
La voie de l'ennemi Le peuple des ténèbres Confrontation quasi-exclusive avec des personnages blancs. Le personnage principal est un blanc.
Là où dansent les morts Le vent sombre L'environnement des histoires est pueblo, zuñi pour Leaphorn, hopi pour Chee
Femme qui écoute La voie du fantôme Les protagonistes sont des navajos déracinés ayant perdu leurs liens avec le Diné.

Je ne sais si cette symétrie était volontaire ou non. Si l'on ajoute le thème des Loups navajos, omniprésent dans ces romans (représentant le mal tel que l'envisage la métaphysique du Diné), on tient là les éléments frontières (un peu comme les quatre montagnes définissant la terre sacrée) entre lesquels se déploie la pensée navajo. Elle n'est pas cet assemblage de violence, de cupidité, d'individualisme égoïste qu'est la pensée/mode de vie belagaana. Elle n'est pas non plus la rigidité sociale et religieuse des sociétés pueblos. Elle ne peut exister que sur la Terre ancestrale et au contact des clans qui s'y sont assemblés. Enfin elle n'a de sens que dans le respect des enseignements de Asdzáánádleehé, la Femme-changeante.

Réunion et ajustement des personnages

Après une triologie consacrée à chacun de ses héros, Tony Hillerman va désormais les associer, ce qui va l'obliger à redéfinir leurs place et personnalité. Leaphorn devient le Légendaire Lieutenant, respecté par tous et sans doute un peu craint, une figure tutélaire de la police tribale qui ne peut que rendre mal à l'aise un Jim Chee dont nous connaissons à présent les difficultés avec l'autorité. La méfiance entre les deux hommes va être palpable très longtemps, notamment parce que le comportement d'apparence souvent erratique de Chee est en opposition totale avec le sens logique de Leaphorn.

hillermanLa volonté de Chee de concilier tradition et exigences du monde moderne sans rien perdre de l'héritage culturel qui est le sien est bien sûr pour beaucoup dans ses indécisions et ses incertitudes. Leaphorn a déjà dépassé ce stade et Hillerman, dès Porteurs-de-peau, modifie en profondeur le caractère de son personnage par rapport à la trilogie initiale : le lieutenant n'est pas un traditionnaliste et certains aspects de la pensée du Diné l'irritent au plus haut point (le rapport à la maladie et donc aux principes de guérison du peuple, la superstition,...). Mais, attention, il reste un Navajo, agacé par la condescendance belagaana à l'égard de son peuple ou par l'image que celui-ci donne de lui aux autres.

De façon un peu abusive, et même s'il reconnaît rapidement l'intelligence de Chee, Leaphorn tend à classer celui-ci parmi ceux dont l'entendement est, provisoirement ou constamment, voilé par des considérations culturelles proches, à ses yeux, de l'obscurantisme. Chee est tout à fait ambivalent par rapport au jugement de Leaphorn, oscillant constamment entre le dédain pour l'avis du lieutenant - marque d'un complexe d'infériorité qui ne veut pas dire son nom -, et l'angoisse de n'être pas apprécié à sa juste valeur par lui. [3]

Pour préserver la dynamique de cette opposition générationnelle, culturelle et psychologique, Tony Hillerman a la grande intelligence de ne pas rendre permanente l'association des deux flics. Vivant et travaillant à deux cent kilomètres de distance, ils ne se retrouvent qu'au hasard d'enquêtes qui, bien souvent, n'ont pas de liens préalables. Ceci nous permet de suivre deux façons de travailler différentes et, lorsque la jonction est faite, de profiter de deux points de vue différents sur l'affaire, deux niveaux d'appréhension de la réalité tout à fait passionnants.

Doutes et déclin

Tony Hillerman produira d'excellents romans autour de son duo jusqu'à l'opus Les clowns sacrés, qui marquera un tournant. Notre auteur semble alors s'éveiller à une réalité indienne très éloignée de ce qu'il a jusqu'alors décrit. Dans une œuvre au déclin inexorable, l'ethnologie et le culturel vont laisser place à des thèmes plus actuels (l'écologie, l'invasion touristique et la présence militaire dans la zone des Four corners) que vont difficilement porter nos deux héros. L'auteur tentera bien d'apporter du sang neuf en la personne de Bernie Manuelito, une jeune flic navajo présente dans les derniers romans. Elle n'est cependant que la réplique d'un Chee lui-même devenu l'équivalent de Leaphorn, dans des histoires parfois insipides.

Toutefois l'œuvre d'Hillerman – dans ses débuts – est généreuse, passionnante, plutôt bien écrite et bien traduite et donc recommandable. Si vous avez le temps, je vous conseille de feuilleter à partir d'ici et dans l'ordre, les vingt pages qui composent ce cycle d'études. (Paris novembre 2006)

Carte du pays navajo

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/11/2006



Notes :

[1] Voir bibliographie ci-dessous.

[2] Bien sûr, il s'agit de la vision qu'un blanc (Hillerman) donne de ce qu'il pense être les états d'âme d'un jeune indien en cette fin de vingtième siècle. Les lecteurs soupçonneux ou désireux d'authenticité pourront toujours se tourner vers de vrais témoignages, notamment l'œuvre du poète et romancier Blackfeet - Gros Ventre James Welch (traduite chez 10/18 et Albin Michel) ou le romancier Spokane - Coeur d'Alène Sherman Alexie (10/18 et Albin Michel).

L'Internet Public Libray donne une liste complète et détaillée des écrivains indiens.

[3] Rappelons que dans la plupart des systèmes matriarcaux matrilinéaires, ce qui est le cas des Navajos, la seule vraie figure masculine et d'autorité pour les enfants est le frère de la mère, qui se charge de leur éducation (ce qui est bien le cas ici avec Frank Sam Nakai), ce qui explique sans doute en partie le caractère rétif de Chee à l'égard des autres figures masculines de son univers (Leaphorn, Largo, les agents fédéraux).

Illustrations de cette page : Monument Valley, au nord de la Grande Réserve – Famille navajo dans son hogan d'été à la fin du XIX° siècle – Poupée kachina hopi – Femme navajo

Bibliographie : Il existe peu de documents en langue française. On pourra consulter avec intérêt Le livre des Indiens navajos de Paul G. Zolbrod, aux Éditions du Rocher. Ce Diné bahane retrace une grande partie du mythe de la création des Navajos, que Tony Hillerman ne peut qu'évoquer dans ses bouquins. Ce livre a un équivalent pour la très différente culture pueblo Le livre du Hopi, de Frank Walters (toujours au Rocher), que l'on pourra compléter par Soleil Hopi de Don Taleyesva chez Plon, Terre Humaine.

Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss ont abordé en détail les modes d'organisation et de pensée, les structures de parenté, la production mythologique, la formation des interdits dans le monde amérindien. Ceux qui veulent aller plus loin pourront s'abimer dans leurs œuvres, même si elles ne sont pas spécifiques au Sud-Ouest et sont un peu plus complexes à aborder que la forme policière.

Les thèses de René Girard sur le sacrifice permettent d'éclairer de nombreuses zones obscures du Diné bahane, notamment l'ambivalence bien/mal de Coyote, son important rôle de fondateur culturel (la voie lactée, le feu) et son extraordinaire mort, dépecé par les oiseaux unanimes. L'énorme travail de Robert Graves sur les mythes grecs et celtes, notamment sur les gémelléités royales et le sacrifice du roi sacré facilitent l'appréhension de toute la partie de la cosmogonie navajo consacrée aux Jumeaux héroïques, ses hypothèses sur la Déesse-mère rejoignant la position centrale occupée par la Femme-Changeante.

Musique écoutée pendant l'élaboration de ce cycle :D'abord du Neil Young à foison : Neil Young (1968), Everybody knows this is nowhere (1969), After the Gold Rush (1970) et Harvest (1972). Ensuite, retour à l'électrique Tonight the Night (1975), Rust Never Sleep et le Live Rust de 1979 et enfin le Prairie Wind de 2005. Pas très loin de Neil, voici Stephen Stills et l'album éponyme de 1970 complété par le Manassas de 1972. Maintenant, accompagné de David Crosby et Graham Nash, le superbe Crosby, Stills and Nash de 1969 (Ah ! Judy Blue Eyes !) et l'excellent Déjà vu de 1970. J'y ai ajouté quelques gouttes de rock sudiste, les deux albums de 1975 du Charlie Daniels Band Fire on the moutain et Nightrider. Plus les bricoles habituelles sans lesquelles ces études n'auraient pas de sens : Mahler, Berg, Weill, Janáček, Martinů...