Dieu-qui-parle

D
Tony Hillerman

Dieu-qui-parle

États-Unis (1989) – Rivages (1991)

Titre original : Talking God
Traduction de Danièle et Pierre Bondil

À la demande de l'agent du FBI Kennedy, Joe Leaphron s'intéresse au cadavre édenté d'un hommme retrouvé juste à côté de la voie du chemin de fer de Santa Fe. Les seuls indices en possession du Légendaire Lieutenant sont les chaussures amoureusement cirées du cadavre et un morceau de papier sur lequel sont écrits "Agnes Tsosie" et Yeibichaï, qui est le rite guérisseur nommé Voie de la Nuit. Un mois plus tard, Jim Chee est présent lors de la neuvième et dernière journée de cette cérémonie. Il est chargé par le FBI d'appréhender le fondateur et sans doute unique membre de la Société du Paho, groupe activiste militant pour le retour des milliers d'ossements indiens des musées américains vers les terres ancestrales. Cet homme, nommé Highhawk, est un petit neveu d'Agnes Tsosie et il aspire à devenir membre du Diné, ce qui ne peut être éventuellement fait qu'en regardant à travers le masque... Suivant chacun leur voie, les deux policiers navajos vont bientôt se retrouver dans la capitale fédérale et descendront jusque dans le ventre de la Smithsonian Institution pour déjouer un dramatique complot

Dieu-qui-parle est peut-être le moins navajo des romans écrits jusque là par Tony Hillerman, sans doute parce que le gros de l'action se déroule dans la capitale fédérale. La phase d'exposition des affaires située dans la Grande Réserve permet à l'auteur de dessiner avec humour [1] le portrait de ces blancs inspirés par une image fantasmée du mode de vie indien, bien avant même la sortie de Danse avec les loups et la mode du new-age. Par contre, ses critiques sur le pillage culturel entrepris par les musées - et notamment la Smithsonian - , s'égréneront férocement tout au long du livre.

Tony Hillerman Dieu qui parleUne fois à Washington D.C., Tony Hillerman va alterner trois points de vue sur les affaires, celui de Leaphorn, celui de Chee et celui de Fleck, le tueur à gages. Ce dernier semble être un croisement entre les deux précédents tueurs du cycle, Colton Wolf (Le peuple des Ténèbres) et Vaggan (La voie du fantôme). Mère asociale et violente qui rappelle Le Colonel (le père de Vaggan) dans son idéologie paranoïaque de survie, solitude (même façon de recevoir ses ordres du Client) et même désarroi que Wolf devant les échecs successifs, qui le conduiront à devenir l'élément contingent d'une vengeance avortée.

La part dévolue à Jim Chee va être prépondérante car Hillerman entend développer deux points secondaires en plus de l'enquête : d'abord les considérations du sergent sur une vie urbaine qui n'a bien sûr rien à voir avec Santa Fe ou Albuquerque, ensuite les relations qu'il entretient avec Janet Pete. J'apprécie particulièrement que, pour le premier point, Hillerman nous évite les clichés du bon sauvage découvrant la civilisation de l'homme blanc. Jim Chee s'étonne essentiellement de l'absence d'humanité de tous ces gens si semblables (la scène la plus terrifiante étant sans doute celle de l'homme couché sur les pelouses du Musée d'Histoire naturelle auprès duquel tout le monde passe sans le moindre regard et la totale indifférence d'Highhawk quand Chee lui en parle). Pour le second point par contre, ces deux jeunes gens sont bien compliqués et s'encombrent avec délectation du souvenir de leur ancien amoureux (Mary Landon et John McDermott), peut-être pour se prémunir d'une quelconque déception ou d'un engagement prématuré.

Leaphorn enfin dispose d'un rôle un peu plus en retrait mais qui renforce admirablement l'aspect solitaire du personnage depuis la mort d'Emma. Obsédé par ce cadavre dont personne ne semble se soucier, il va remonter à l'allure d'un diesel jusqu'à son identité et obliger le FBI à agir. Il ne faut rater sous aucun prétexte sa rencontre hilarante avec les deux jeunes agents du Bureau qui ne font que coasser leur incompétence. Leaphorn reprendra ensuite de l'importance au moment de la fusion des pistes, quand les deux policiers se rencontreront et effectueront la synthèse les menant à faire échouer le complot. Une fois encore, c'est grâce à leurs différences d'approche de la réalité plus que par les indices qu'ils ont récoltés que la vérité pourra être entrevue.

Ne boudons pas notre plaisir quant à l'intrigue, riche et tarabiscotée à souhait.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/11/2006



Notes :

[1] Rien à voir avec la description très noire de la communauté hippie dans Là où dansent les morts.

Illustration de cette page : Masque Yeibichai