Coyote attend

C
Tony Hillerman

Coyote attend

États-Unis (1990) – Rivages (1992)

Titre original : Coyote Waits
Traduction de Danièle et Pierre Bondil

Persuadé qu'il va enfin mettre la main sur le vandale qui peint en blanc un relief volcanique, au sud de Shiprock, le policier Delbert Nez diffère son rendez-vous avec Jim Chee. Celui-ci, inquiet du retard de son collègue, part à sa recherche et le retrouve dans sa voiture en flammes, apparemment abattu d'une balle dans la poitrine. Après avoir extrait le corps au prix de brûlures graves, Chee part à la recherche de secours. Avant de s'évanouir, il a la force de mettre en état d'arrestation le vieil Ashie Pinto, trouvé sur le chemin, ivre et en possession d'un pistolet venant de servir. Le vieillard va s'enfermer dans un silence honteur d'où il ne sortira plus...

Coyote attend est un excellent roman, mêlant - pour le décor - le vieux fond légendaire de l'Ouest (ici le mystère entourant la mort de Butch Cassidy) et les mythes fondateurs du Diné.

butch cassidy coyote attendComme toujours, il s'agit pour Tony Hillerman de créer un contraste entre les deux mondes mais la démonstration ici est beaucoup plus subtile et complexe qu'à l'habitude. La présence de l'eau sombre et les débordements violents qu'elle entraîne, même sur le plus parfait des Navajos traditionnalistes, rappelle la fragilité de cette différenciation entre Blancs et Diné. Coyote, le trickster, le perturbateur, le semeur de chaos est toujours prêt à saisir celui qui s'écarte de la voie.

En donnant une version plausible de la fin de Robert LeRoy Parker, dit Butch Cassidy [1] tué par une bande de Navajos en maraude – une mort finalement assez minable loin de l'héroïsme d'Hollywood –, Tony Hillerman revisite sarcastiquement les mythes fondateurs de la Légende de l'Ouest dont s'enorgueillissent les Amerlocains, fascinés par la violence, l'arbitraire, le vol (idem, lors d'une discussion entre Leaphorn et Louisa, pour ce qui concerne les campagnes de "pacification" du pays navajo menées par le colonel John Washington en 1849 et Christopher Kit Carson en 1864, ayant conduit à la Longue Marche et la déportation du Peuple à Bosque Redondo).

A cette riche trame historique et légendaire, Tony Hillerman mêle un développement très astucieux de ses personnages. Se sentant responsable de la mort de Del Nez, Jim Chee va culpabiliser tout au long du roman, d'autant que son enquête officieuse laisse apparaître que l'aimable, âgé et toujours silencieux shaman pourrait ne pas être le meurtrier. Janet Pete se trouvant être l'avocate du vieillard, les relations entre les deux jeunes gens vont être très tendues, voire agressives et Hillerman commence à nous montrer, dans ce qui sépare cette Navajo des villes de ce Navajo de la Réserve, ce qui fera plus tard obstacle à une relation amoureuse harmonieuse. Aveuglé, tant par ses sentiments pour Janet que par le profond respect que lui inspire le vieil homme, Chee parviendra à une partie de la vérité tout en se trompant sur le reste, confirmant le jugement que porte sur lui le Sherlock Holmes de Window Rock.

Malgré le rappel du Chant que le hataali Chee effectua pour le compte de Joe Leaphorn lors de la mort de son épouse Emma, les relations entre les deux policiers sont en effet au plus bas dès le début du roman. Le Légendaire lieutenant voit dans la mort de Nez le résultat de l'insouciance, de l'inconséquence et de l'individualisme qui sont pour lui crotale coyote attend les pires défauts de Chee. Ce dernier envisage l'irruption du lieutenant dans l'enquête comme le désaveu de ce qu'il est en tant que flic, ce qui le plonge dans l'affliction mais, également dans la plus noire des colères.

Joe Leaphorn est lui aussi confronté à l'épreuve des sentiments, dans sa rencontre avec le professeur Louisa Bourebonette. Autant par obligation clanique que par curiosité pour les éléments non résolus de l'affaire, le Légendaire Lieutenant se voit entraîné à aider le tueur de flic Ashie Pinto, dont la caustique et perspicace professeure d'anthropologie est une amie. La naissance de cette relation, défensive au départ et plus confiante à l'arrivée (sans jamais tomber dans la mièvrerie), est l'un des atouts de ce roman. Tout comme l'histoire policière que nous livre Tony Hillerman, solide et à rebondissements comme à son habitude. Un grand cru...

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/11/2006



Notes :

[1] La sœur de ce dernier a prétendu qu'il avait fini sa vie, de façon bonhomme, dans une ferme du Wyoming et non de façon flamboyante dans une sortie désespérée face à une horde de soldats boliviens, comme le montrait le final du film de George Roy Hill.

Illustrations de cette page : Avis de recherche de Robert LeRoy Parker alias Butch Cassidy – Crotale diamantin