La voix

L
Arnaldur Indridason

La voix

Islande (2002) – Métailié (2007)

Titre original : Röddin
Traduction d'Eric Boury

Un Père Noël est retrouvé assassiné, pantalon sur les chevilles, dans le sous-sol d'un grand hôtel de Reykjavík. Pourtant portier de l'établissement depuis plus de vingt ans, l'homme - comme s'il n'avait jamais existé -, est un mystère pour son entourage professionnel.

Troisième livre d'Indridason à être publié en France, La voix est le premier à bénéficier d'une relative accalmie dans la très tumultueuse relation qui unit l'enquêteur Erlendur Sveinsson à sa fille Eva Lind. Du coup, le motif policier (cannibalisé par la violence père-fille dans le premier roman La cité des Jarres, pratiquement et volontairement inexistant dans le second La femme en vert) est beaucoup plus visible et lisible, dans toute son originalité mais aussi toute la banalité de l'enquête.

la voix indridasonIl y a toujours au moins trois niveaux de lecture dans les livres d'Indriðason. L'affaire criminelle proprement dite, ce qu'elle révèle de l'Islande et des Islandais et, enfin, la façon dont tout ceci nourrit le personnage principal. Fil rouge de l'œuvre, Erlendur pourrait n'être qu'un enquêteur dépressif de plus mais chaque roman est l'occasion de le faire entrer en résonance avec ses vérités cachées, qui se révèlent être également celles de ses contemporains.

La question de la filiation et des responsabilités en découlant irriguaient La cité des Jarres, les dramatiques retrouvailles et l'impossible dialogue entre le père et la fille. Le travail de mémoire et la "nécessité du dire" vertébraient La femme en vert et le monologue d'Erlendur au chevet d'une Eva Lind dans le coma. Le "rapport au père" domine toute l'histoire de ce portier qui va, progressivement, passer du néant des mémoires (toujours fondamentales chez notre auteur) à une forme humaine et être enfin nommé : Gudlaugur. La deuxième affaire évoquée (la maltraitance d'un enfant suivie par Elinborg) souligne encore plus, en un très habile contrepoint, cette thématique qui va pousser Erlendur à livrer à sa fille ses propres souvenirs, enchassés dans le glacis d'une mémoire sélectivement oublieuse.

la voix indridason Gudlaugur et Erlendur portent en eux la terrible culpabilité d'avoir failli aux attentes d'un père. Le sentiment de n'avoir pas été un bon fils a structuré leur personnalité et contribué à créer le désert de leur solitude actuelle.

On devine qu'il en serait de même pour cet enfant battu, pris au piège d'un amour qui l'oblige à condamner l'un de ses parents pour ne pas dénoncer l'autre et qui ne possède comme clé de son secret que le message que son père lui manque. C'était aussi celui de Gulli, la victime revenant la nuit dans la maison familiale interdite, et de notre Erlendur, subissant douloureusement le changement d'attitude paternel à la disparition de son frère. Et c'est sans doute l'origine du feu qui dévore Eva Lind, qui la pousse dans ses conduites suicidaires et qui gouverne cette violence tournée d'abord vers elle-même. Comment grandir avec cette déception et le rejet qui en découle, comment ne pas étendre son dégoût de soi aux autres, aux proches et donc leur tourner le dos pour ne pas les salir ?

La Voix ne bénéficie pas de la narration très épurée, de cet équilibre entre légèreté et drame qu'avait trouvé Arnaldur Indridason pour La femme en vert. Mais c'est un livre beaucoup plus complexe et intéressant, parce que les différents niveaux de lecture évoqués s'assemblent dans une polyphonie parfaite pour conduire au dialogue entre Erlendur et Eva, qui seul peut prévaloir entre un père et son enfant, en dépit de tout.

La naissance de ce lien, adulte, unique et douloureux entre Erlendur et Eva Lind est une expérience passionnante pour le lecteur, qui dépasse de loin les sentes ordinaires du roman criminel. Gagnant en densité et en humanité à chaque opus sans abandonner ce ton rogue qui lui permet de dire tout le mal qu'il pense de ses contemporains, le personnage d'Erlendur Sveinsson est, pour l'instant, une très grande réussite.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/05/2008



Illustrations de cette page : Père Noël mort – Soliste dans un chœur d'enfants

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Chicago Transit Authority (1968)