La rivière noire

L
Arnaldur Indridason

La rivière noire

Islande (2008) – Métailié (2011)

Titre original : Myrká
Traduction d'Eric Boury

En l'absence d'Erlendur, Elinborg est chargée d'une enquête sur un homme retrouvé chez lui, égorgé. Il avait en sa possession du Rohypnol –  la drogue du viol – et portait un T-shirt San Francisco bien trop petit pour lui. S'agit-il d'un violeur en série puni par l'une de ses victimes ?

La rivière noire se situe dans le prolongement temporel exact d'Hypothermie, alors qu'Erlendur – ramené au monde des vivants par l'énergie farouche d'Eva Lind –, est retourné dans les fjords de l'Est à la rencontre de ses fantômes.

Ce livre est la tentative d'Arnaldur pour écrire un roman policier sans son encombrant héros, lui qui estimait qu'il ne faudrait pas utiliser un personnage plus de dix occurrences. Or si Erlendur, de par son archaïque complexité, est devenu une part essentielle du succès romanesque de l'Islandais, c'est surtout parce qu'il vient enrichir et équilibrer des histoires souvent plutôt banales. Notre auteur n'a pas fait le choix facile – et je lui en sais gré – d'un exponentiel sensationnalisme criminel car l'Islande n'est tout simplement pas terre de meurtres et surtout pas théâtraux : on y tue d'abord dans une impulsion violente, avec ce qui tombe sous la main, rarement de quoi faire un roman, plutôt quelques lignes dans le journal.

Avec ses qualités et ses défauts, Erlendur est d'autant plus important qu'Arnaldur tisse réellement le récit des affaires sur lesquelles il travaille avec la vie de son flic. Il y organise, avec force et élégance, miroirs et résonances entre le monde personnel de son enquêteur et celui des victimes. Erlendur est aussi à la fois survivant et survivance du passé, vieux rocher moussu et solitaire baigné par le tourbillon écumeux de la modernité, et c'est pourquoi les romans d'Arnaldur ne sont que rarement des polars, mais toujours un travail sur la mémoire et les générations.

Dans La rivière noire, les problèmes domestiques d'Elinborg ont bien du mal à rivaliser avec les obsessions d'Erlendur, son naturel renfermé, sa misanthropie. L'enquêtrice de Reykjavik est une personne tout ce qu'il y a de plus normale, stable, pragmatique, ordinaire. Elle a mené de front une carrière et une vie de famille, élevant quatre enfants dont le plus âgé était un neveu orphelin, rêvant de cuisine et de bons petits plats puisque c'est sa passion, aux côtés d'un homme simple et tout aussi ordinaire. Ce que nous apprenons d'elle ici n'apporte guère d'enseignements supplémentaires sur ce que nous savions d'elle dans l'ombre d'Erlendur : travailleuse et pugnace, elle intériorise puissamment ses émotions, au point de ne faire transparaître que rarement ses motifs d'indignation.

Le problème du personnage d'Elinborg est qu'il n'est pas un point de vue contrasté sur le monde, à l'instar de celui d'Erlendur qui serait celui d'une Islande ancienne sur la modernité.

Plus jeune que son collègue et bien obligée de participer, comme mère de famille, au courant de la vie, Elinborg se situe dans un entre-deux pas forcément très attrayant. L'éloignement, ressenti ou vécu, avec ses garçons est le même que celui de n'importe quel parent, n'importe où sur cette Terre : une opposition générationnelle destinée à permettre le détachement, l'affirmation de soi et de ses choix, de ces adolescents en devenir d'hommes. La résonance qu'organise Arnaldur sur ce thème avec les autres personnages de La rivière noire (l'ingratitude des garçons qui s'émancipent de leur mère, les filles qui leur restent proches) sonne évidemment très juste – son public féminin sera ravi –, mais également très lieu commun.

Elinborg est encore porteuse de valeurs anciennes – à chaque fois qu'elle les évoque, elle pense d'ailleurs à Erlendur – tout en étant bien obligée de comprendre l'univers (réel et virtuel) dans lequel baignent ses enfants. Elle représente en fait le chaînon manquant dans le portrait de l'Islande que nous contait jusqu'à présent Arnaldur, entre un monde ancien personnalisé par Erlendur et une modernité aux valeurs brouillées incarnée par Eva Lind, tous les deux dans l'excès. Sauf que cette position intermédiaire n'offre que peu d'attrait d'un point de vue romanesque. Et que l'histoire criminelle narrée par Arnaldur Indridason dans La Rivière noire, même “ relevée ” par les circonstances extrêmement violentes de l'assassinat de Runolfur, est assez peu intéressante [1].

Je comprends parfaitement la nécessité d'Arnaldur Indridason de se détacher de son personnage principal, afin d'éviter d'écrire en rond. Je n'ai pas été convaincu par cette tentative, qui laisse apparaître la faiblesse de notre auteur dans une écriture strictement policière.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/06/2011



Notes :

[1] Évidemment pas le thème du viol, mais son traitement par Arnaldur.

Illustrations de cette page : Église • Tandoori

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Anne LeBaron Rana, Ritual & Revelations, New Music Consort et Theater Chamber Players of Kennedy Center (1992 - Mode records) • These are the blues d'Ella Fitzgerald (Verve - 1964)