L'homme du lac

L
Arnaldur Indridason

L'homme du lac

Islande (2004) – Métailié (2008)

Titre original : Kleifarvatn
Traduction d'Eric Boury

Des mouvements telluriques ont brutalement vidé le lac de Kleifarvatn, découvrant le squelette d'un homme lesté d'un appareil radio soviétique datant de la Guerre Froide.

Avec L'homme du lac, et sans vraiment renoncer à ses thématiques traditionnelles, Arnaldur Indridason creuse un puits de lumière dans l'œuvre plutôt lugubre qu'il consacre à son commissaire Erlendur.

Bénéficiant, comme La femme en vert, d'une histoire extérieure – d'autant plus dépaysante qu'elle se passe à l'étranger -, L'homme du lac déroule sa lente enquête tout au long du printemps et de l'été islandais. A sa manière, Arnaldur fait souffler sur ses personnages ce renouveau printanier. Entre la sortie du livre de cuisine d'Elinborg et les barbecues de Sigurdur Oli (sans oublier les promesses de maternité de son épouse), il force Erlendur à accepter des bouffées de bonheur et une vie sociale qu'il réussit à fuir aisément dans les autres romans alourdis par l'hiver. homme du lac indridasonLe moment est donc idéal pour faire évoluer la relation que le flic le plus ombrageux d'Islande entretient avec Valgerdur. Et on verra même le commissaire aller plusieurs fois au chevet de Marion Briem, son ancienne patronne agonisante.

Si Erlendur se trouve dans d'aussi bonnes dispositions, c'est d'abord parce qu'il a décidé de ne plus se préoccuper du sort d'Eva Lind, sa fille junkie, à la dérive depuis la perte de son enfant. Les lecteurs du Vent Sombre savent à quel point j'estime la relation qui unit le père et la fille, voyant en elle la vraie force de l'œuvre. Eva Lind n'a jamais été aussi présente, sa violence auto-destructrice tutoyant désormais la folie mais, pour en éviter la contagion, Arnaldur fait astucieusement intervenir, dans leur relation, des tiers médiateurs [1]. Son fils Sindri, qui va se faire quelque part le porte-parole de sa sœur, dira ou rappellera à Erlendur la douleur que son absence fit peser sur celle qu'il rejette une fois encore.

Dans L'homme du lac, Arnaldur Indridason libère aussi pour un temps son héros de la contrainte de mémoire qui l'habite depuis la perte de son jeune frère, alors qu'il avait dix ans. L'histoire de l'homme à la Falcon va contenter le goût d'Erlendur pour les disparitions et nous dispenser de la pesanteur de son remords, d'autant qu'il réussira à apporter un semblant de réponse à celle qui l'attendait depuis trente ans.

Même si son fond est plutôt triste, l'histoire des étudiants islandais à Leipzig est un appel d'air salutaire pour le récit. Sans nous en apprendre beaucoup plus sur la nature policière et paranoïaque de la République Démocratique Allemande, elle montre plutôt bien la difficulté du désenchantement chez ces jeunes socialistes qui rêvaient de jours meilleurs. La permanence de ces idéaux chez Hannes, le seul d'entre-eux à avoir été lucide dans son engagement, est la dernière promesse dans cette clarté islandaise. La fin de L'homme du lac marque un retour à l'ordre antérieur : le lac de Kleifarvatn a refermé ses eaux, Bergthora ne sera pas mère, l'hiver est là.

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/12/2010



Notes :

[1] Tous les autres personnages principaux vont rappeler en permanence à Erlendur l'existence et la souffrance d'Eva Lind.

Illustration de cette page : Le lac de Kleifarvatn