Hypothermie

H
Arnaldur Indridason

Hypothermie

Islande (2008) – Métailié (2010)

Titre original : Harðskafi
Traduction d'Eric Boury

Une femme est découverte pendue, dans son chalet d'été, par sa meilleure amie. Bien que le suicide ne semble faire aucun doute, cette dernière confie ses soupçons à Erlendur. Celui-ci avait de toute façon, déjà décidé de se pencher sur l'histoire de la morte.

Après le très quelconque Hiver arctique dans lequel Arnaldur avait tenté de placer son personnage au confluent d'une véritable enquête de police, d'un problème de société (la présence des étrangers) et de ses préoccupations psychologiques, Hypothermie marque un repli sur ses fondamentaux, ceux qui font qu'il est lu et apprécié bien au-delà des lecteurs habituels de polars et de romans noirs, quand ceux-ci sont nombreux à dire que les livres de l'Islandais n'en sont résolument pas.

Eglise à ThingvellirCe qui fait la force du personnage d'Erlendur est l'étroite symbiose qui s'établit entre ses préoccupations morales et celles des individus qu'il rencontre dans ses enquêtes. Indridason sait parfaitement et souvent élégamment repousser la limite d'un effet simple et rebattu, celui d'une histoire extérieure éclairant ou interagissant avec celle, personnelle de son héros [1]. L'Islandais est, je le crois, passé maître dans l'art d'organiser les résonances entre l'existence de son grand flic bourru et solitaire et les accidents de la vie que sont les morts qu'il rencontre et ceux qui les entoure, ce qui lui permet de construire, sous nos yeux, un personnage d'une humanité à la fois rare et banale, donc proche et fascinante.

Erlendur est un homme du passé. Ou, pour être plus précis, il est totalement déterminé par celui-ci. Les romans ne sont d'ailleurs jamais aussi bons que lorsque ce passé est convoqué principalement et quand l'auteur fomente, sous son glacis, les lentes évolutions ou prises de conscience de son héros : La femme en vert plutôt que La cité des Jarres, La voix plutôt qu'Hiver arctique.

Dans Hypothermie, Arnaldur pousse très loin – théorise presque sur –, le besoin permanent de son personnage à explorer les chaînes de causalités pour remonter jusqu'à la vérité. Le point de départ, l'acte fondateur d'une telle attitude est la désormais très connue disparition de son jeune frère dans une tempête de neige, dont Erneldur porte éternellement la responsabilité de l'absence. C'est ce qui fait une fois encore bouger l'enquêteur dans l'affaire secondaire dont il s'occupe, celle des deux jeunes gens manquants depuis trente ans, et l'impérieuse nécessité de donner à un père mourant ce qu'il n'a pu offrir à sa propre mère, dont les derniers mots sonnent en lui comme un reproche : retrouver le corps perdu.

Indridason Thingvellir Indridason expose, à plusieurs reprises et de façons variées ces questions de causalité – ces fameux et si, et si et encore si... – jusqu'aux pensées assez triviales d'Erlendur devant l'église, songeant à cette femme partit chercher de la crème pour l'anniversaire de sa fille. On peut même dire qu'Indridason en fait, avec la culpabilité, le motif de ce nouvel opus, puisque la rencontre – voulue par Eva Lind – entre ses parents tourne également à la recherche des causes et des responsabilités.

De n'avoir jamais su ce qui s'était passé, de n'avoir jamais retrouvé trace de son frère a constitué la vision du monde de l'enquêteur, le figeant pour ainsi dire sur cette lande inhospitalière battue par les vents neigeux. Mieux, ce douloureux épisode et la nécessité de savoir qui s'y rattache a sans doute poussé Erlendur dans sa carrière de flic tout en l'éloignant peut-être, sinon de Dieu, du moins d'un niveau spirituel. Dans Hypothermie, alors que le cas de Maria l'entraîne vers les espérances de vie après la mort de ses contemporains, religion ou spiritisme, Arnaldur Indridason montre son personnage campé dans son pragmatisme. La différence entre l'enquêteur et la suicidée semble pourtant bien mince. Maria espérait reconduire l'état symbiotique qui l'unissait à sa mère, par le substitut d'une mort contrôlée. Erlendur aimerait, dans le seul monde des vivants, répondre enfin aux mystères de la disparition de son frère et, en attendant, compense sa stérile quête en se laissant hanter par les disparus de toute sorte.

Une fois encore, la lumière vient d'Eva Lind, revenue d'entre les morts, seul personnage vraiment vivant, vraiment porté vers l'avant de l'œuvre sombre de l'Islandais. Le couple qu'elle forme avec cet absent éternel est puissant comme un torrent de printemps, elle le pousse, le rudoie, lui indique comment rompre enfin la malédiction de la culpabilité, « si ce n'est toi c'est donc ton père... ». Elle est le ferment, elle est le futur d'Erlendur, elle le sortira de son tombeau et là se trouve la vraie puissance de l'œuvre.

Hypothermie s'affranchit presque en totalité des nécessités policières (l'affaire n'est pas officielle, Sigurdur Oli et Elinborg sont absents). Arnaldur pose par moments des cailloux blancs si gros qu'ils font de l'enquête un passage aussi franc que la trouée de Þingvellir, nous permettant d'anticiper sur la vérité du meurtre sans que cela gêne le véritable propos du romancier. Pas vraiment du noir ? Qu'importe...

Chroniqué par Philippe Cottet le 14/02/2010



Notes :

[1] Un très grand nombre de fictions télévisées très regardées et appréciées du grand public, pas toujours policières, repose en grande partie sur cet effet principal. Le héros (permanent) découvrant au contact des personnages d'une nouvelle histoire (éléments variables) tel nouvel aspect de sa personnalité ou comment résoudre tel problème.

Illustrations de cette page : Parc national du Þingvellir

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Great recordings of the century : Christa Ludwig, le Philarmonia sous la direction de Klemperer, galette EMI sublime à en pleurer.