Étranges rivages

Arnaldur Indridason

Étranges rivages

Islande (2010) – Métailié (2013)

Titre original : Furðustrandir
Traduction d'Eric Boury

De retour dans les fjords de l'Est, Erlendur tente de faire la lumière sur la disparition de son frère lorsqu'ils étaient enfants, tout en s'occupant du cas de Matthildur, une autre disparue en 1942.

Après une Rivière noire plus que quelconque et une Muraille de lave intéressante tout en restant moyenne, Étranges rivages voit le retour d'Erlendur, le héros atrabilaire d'Arnaldur Indridason. Poussé par sa fille Eva Lind, il a accepté de se confronter à son pesant passé, quelque part dans les fjords de l'Est.

Peu désireux d'affronter sa propre responsabilité, ou pensant peut-être qu'il n'y a rien à découvrir dans la disparition de son frère Bergur, Erlendur va faire un large détour et se pencher sur l'histoire d'une femme, elle aussi engloutie dans une tempête. La même dans laquelle manqua périr toute une escouade de soldats britanniques durant l'occupation de l'île, pendant la Seconde Guerre mondiale. Comme pour Bergur, jamais le corps ne fut retrouvé, mais de curieuses légendes naquirent, autour d'un mari hanté mourant lors d'un naufrage et que l'esprit de Matthildur aurait accompagné jusque dans la tombe.

Enquête criminelle qui ne dit pas son nom, Étranges rivages montre une nouvelle fois toute la ténacité du policier, le conduisant à bouleverser la vie des rares survivants du drame – tous octo ou nonagénaires – et dévoilant secrets de famille enfouis, amours interdites, meurtres impunis, au nom d'une vérité pour laquelle il est même prêt à se mettre hors la loi, profanant les souvenirs et les morts.

Entrecoupé de souvenirs d'enfance (qui n'apportent pas grand chose si l'on a lu les romans clés précédents), d'actes de contrition et de cauchemars censés représenter la culpabilité d'Erlendur, l'ensemble est plutôt long, répétitif et morne, quasiment ennuyeux. Tout ce qui faisait, à mes yeux, l'intérêt de ce cycle romanesque est ici absent ; quand Erlendur, homme du passé, permettait de rendre compte de l'Islande moderne, celle qui devient. Quand Erlendur, père dépassé, se confrontait à l'avenir tordu de sa fille, aussi douloureux que sa propre histoire. Parce qu'alors, Arnaldur Indridason savait organiser plusieurs niveaux d'appréhension de son texte, des résonances entre récits personnel et criminel, niveaux individuel et collectif, qui faisaient ma joie de lecteur en rendant superflue la chose policière, jamais très enthousiasmante chez notre auteur.

Dans le monde désert et pétrifié des fjords de l'Est – quatre lieux, dix personnes – et quelque soit le sens dans lequel on le prend, Étranges rivages n'est que cela... une enquête tout à fait banale, bénéficiant d'heureuses circonstances pour progresser et dont la résolution, surprenante mais déjà lue ou vue chez d'autres, servira de substitut à celle, escamotée, de Bergur, Erlendur se contentant alors d'une simple intuition dont il fait une vérité.

Force m'est de constater qu'Arnaldur Indridason avait tout dit de son héros dans les trois premiers opus traduits (La cité des Jarres, La femme en vert, La voix) et que la suite romanesque ne fait qu'organiser depuis, avec plus ou moins de réussite, la réplication. C'est sans doute pour ce redondant, ce même tellement rassurant pour beaucoup de lecteurs que les louanges s'abattront sur ce très ordinaire Étranges rivages.

Chroniqué par Philippe Cottet le 22/02/2013



Illustration de cette page : Renard arctique

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : The Complete Miles Davis At Montreux, CD 6, 7 (Columbia - 2002)