Troisième humanité

T
Bernard Werber

Troisième humanité

France (2012) – Albin Michel (2012)


Pendant que les Iraniens fanatiques se préparent à déclencher la troisième guerre mondiale et qu'une Terre anthropomorphe se débarrasse d'un cinquième de la population en libérant un virus inconnu de la grippe, de courageux chercheurs français, conduits par une naine, officier des services secrets par ailleurs agent du Mossad, inventent la future humanité pas très loin de Fontainebleau.

Je dois au moins reconnaître une chose à cette brève incursion dans l'œuvre de Bernard Werber : Troisième humanité ne ressemble à rien de ce que j'ai pu lire depuis pas mal de temps. Je dois remonter à ma lointaine adolescence et à la collection J'ai lu, L'aventure mystérieuse, dernier contact avec les pseudosciences et le paranormal, pour retrouver en partie un récit de cette nature.

Divertissement !

Troisième humanité est une accumulation très kitsch de vieilles lunes (Atlantide et géants étaient des hits de cette fameuse collection, tant avec Cayce que Charroux), d'obsessions géopolitiques (les méchants barbus iraniens et le doux-agneau-israélien-qui-ne-se-laissera-pas-faire), de recyclages d'opus précédents [1], de fiches encyclopédiques où tout n'est pas forcément vrai, d'un nombre exponentiel de situations à dormir debout (mais comme le dit si bien l'auteur "Je ne suis pas contraint d’apporter la preuve de ce que vivent mes personnages. Je peux inventer ce que je veux." [2]), de plaidoyers pro domo et de citations mythologiques (bibliques ou autres) prises au pied de la lettre.

Werber déclare que sa « (...) vision est une sorte de questionnement qui emmènera le lecteur à trouver ses propres convictions » [2] et le récit aimerait bien se situer entre anticipation (malgré qu'il soit totalement gangréné par l'actualité) et révélation prophétique. Évidemment, une grande part des informations données par l'auteur étant de l'invention romanesque, on peut craindre pour la qualité et la nature des convictions suscitées dans son audience : faut-il croire aux géants de 17 mètres de haut ? Aux Amazones lesbiennes parlant sept langues et insensibles aux radiations ? À la réincarnation ? Aux smartphones captant un réseau en plein cœur de la forêt équatoriale ? À la miniaturisation des êtres ? À notre fin inexorable ?

C'est toute l'ambiguïté d'un livre qui a les apparences d'un simple divertissement, mais pour lequel le romancier déclare : « L’approche de mon travail est philosophique » [2]. On aimerait le renvoyer à la complexité d'une véritable réflexion philosophique sur la catastrophe à venir – par exemple celle de Jean-Pierre Dupuy (Pour un catastrophisme éclairé, quand l'impossible est certain ou encore la Petite métaphysique des tsunamis [3]) – pour le rappeler à un peu plus d'humilité et à la réalité de ce qu'il écrit, mais ce serait peine perdue. Comme il le constate lucidement en parlant du fanatisme, et ceci va comme un gant à son travail et à sa pensée : « dans un monde où tout est complexe et mou, un système "irrationnel" simple et dur rassure. » (in Troisième humanité chapitre 33).

Divertissement ?

Donnant la parole à une Terre anthropomorphe qui décrit ses misères passées et présentes, Werber estime avoir d'abord produit un roman écologique [2], rencontrant un écho positif chez certains de ses lecteurs :

(...) nous confrontant à notre manière de vivre, d’épuiser notre Terre et de nous conduire nous-même à notre propre fin. C’est très bête en fait, car Werber ne nous dit rien de plus que ce que nous savons déjà mais de voir toutes ces petites choses que nous savons mais que nous n’appliquons quand même pas mises l’une à côté de l’autre dans ce pavé de 500 pages, ça permet une grosse prise de conscience et surtout de flipper un beau coup. [4]

Je ne suis donc pas le seul à constater qu'en la matière, l'enfoncement de portes ouvertes semble tenir lieu de ligne directrice à la vision werberienne.

Cet autre lecteur, qui a également apprécié le livre, penche pour un choix marketing :

De même, l'auteur surfe sur la vague environnementaliste (je préfère au mot écologique, qui sous-entend une notion politique qui me déplait), un sujet qui est à la mode et qui fait vendre (ok, il le fait avec brio)... [5]

Ce dernier commentaire est assez intéressant, non pas parce que son auteur trouve que la (ou le) politique, c'est quelque part quelque chose de “ mal ” ou de “ sale ”, mais parce que Werber a évidemment écrit un livre politique et que ce lecteur (il n'est sans doute pas le seul) est passé totalement à travers...

Cela commence dans les choix de développement de l'humanité proposés au début du roman. L'alternative dans le réel se limite à deux possibilités : le capitalisme actuel destructeur de ressources ou la voie mystique, rapidement réduite au fanatisme. On remarquera que les deux ne sont pas équivalents, ne sont pas de même nature et, en plus, ne s'excluent pas l'un l'autre : on peut parfaitement être capitaliste destructeur de ressources ET fanatique. Mais on comprend mieux dès lors que le fanatisme ne peut être, pour Werber, qu'islamiste. Du coup, cette alternative est, elle aussi, une vieille lune assez mal déguisée qui renvoie à une théorie politique connue, parfaitement constituée et loin d'être neutre. J'y reviendrai dans un instant.

Pour l'auteur, aucune place n'est possible pour une voie réfléchie, négociée, où les humains deviendraient responsables et autonomes, partageant également les richesses entre eux dans la stricte mesure de leurs besoins. Ceci impliquerait un changement de paradigme et des propositions en ce sens seraient, pour le coup, totalement visionnaires et révolutionnaires [6]. Mais Werber ne croit pas en l'Homme, ou il a déjà baissé les bras (il ne les a sans doute jamais levés) et il préfère donc en rester à un dilemme du style “ le nucléaire ou la bougie ” dans lequel notre avenir doit être confié, à notre insu, à quelques Élus autoproclamés – tous quelque part dotés de pouvoirs supranormaux [7] – qui vont explorer sans aucun contrôle (ce que montre parfaitement l'isolement des militaires et des scientifiques dans leur maison de Fontainebleau) deux solutions purement techniques. Celles-ci seront imposées ensuite à cette masse d'individus incapables de s'entendre pour le bien commun. Cette façon de voir est toujours déjà un choix politique, fataliste et pessimiste.

La Terre anthropomorphe renforce évidemment la vision déterministe de Werber et l'irresponsabilité humaine qui en est le corollaire puisque, présentant tous les attributs de la divinité vétéro-testamentaire, susceptible de décider in fine la destruction pure et simple de toutes choses, elle a toujours forcé la matière vivante à agir dans la direction de son choix.

Diversion ?

En fait, l'opposition bipolaire proposée par Werber a un goût prononcé de Choc des civilisations dont on retrouve principalement la trace dans sa manière de poser la question de la démographie humaine. Son accroissement par rapport aux ressources disponibles serait insupportable et donc le défi majeur posé à nos sociétés : « je crois qu’on va bientôt changer notre manière de vivre, toutes les espèces s’autorégulant en quantité alors que l’être humain ne le fait pas… »[8].

C'est vrai que la population tend à augmenter, mais elle le fait de façon très inégale puisque les projections démographiques actuelles montrent que 98% de cet accroissement se fera dans les pays en développement alors qu'elle est stable, voire en décroissance dans le reste du monde, sous les effets conjugués du contrôle des naissances, de l'élévation du niveau de vie et de l'éducation des femmes, etc. qui sont donc bien les marques d'une autorégulation de l'espèce [9], ce qui contredit l'affirmation de Werber citée ci-dessus. On comprend que ce qui doit surtout l'inquiéter, c'est que ce sont les autres qui ne se régulent pas.

La désignation de l'ennemi islamiste et le fantasme d'une jeunesse musulmane, toujours plus nombreuse et immanquablement attirée vers le terrorisme, sont au cœur de la thèse d'Huntington (Le choc des civilisations, Odile Jacob - 1997) qui s'inspirait – comme l'a parfaitement montré Marc Crépon dans L'imposture du choc des civilisations (Pleins Feux - 2002) – de l'œuvre d'Oswald Spengler (Déclin de l'occident, Gallimard, 1948). Pour ce dernier, écrivant en 1928, le problème essentiel était « l'attaque de tous les blancs en général par la masse totale de tous les peuples de couleur qui peu à peu se rendent compte de la communauté de leurs intérêts » , c'est-à-dire la dilution démographique par les “ autres ”.

On retrouve ce fantasme dans Troisième humanité, dans l'insistance avec laquelle Werber traite de l'État d'Israël, pour qui cette perspective de disparition démographique est une réalité [10]. La seule fois dans Troisième humanité où l'auteur se risque d'ailleurs à des comparaisons de populations, c'est pour évoquer les 1,5 milliard de musulmans [que le méchant guide de la Révolution iranienne entend contrôler] face aux 5 misérables millions de juifs Israéliens [11]. Or, ils ont été nombreux à montrer que le concept d'une civilisation musulmane utilisé par Huntington (repris ici sans vergogne par Werber) qui impliquerait une communauté de vue et d'intérêts était une pure construction idéologique (à un niveau très accessible, on peut consulter cette vidéo de l'émission Dessous des cartes). Comme le note Olivier Roy quand il constate que le Printemps arabe est bien l'infirmation des thèses d'Huntington : « le choc des civilisations est de la fantasmagorie, mais ça marche parce que ce fantasme est dans la tête des gens en Occident, et qu'il est auto-réalisateur. » [12]

Werber inscrit évidemment cette pseudomenace dans l'urgence de la réponse que doit apporter le groupe de Fontainebleau, piloté rappelons-le par un agent du Mossad, et dont le but n'est pas écologique et à long terme – sauver la planète –, mais bien militaire et à court terme – sauver Israël . L'utilisation de la métaphore de la naine Ovitz/Israël/David face au géant/Islam/Goliath et sa victoire par destruction des installations nucléaires iraniennes renforce cette conception guerrière, qui constitue le vrai fond de ce roman de propagande.

En conclusion

Il y aurait encore beaucoup à dire (eugénisme, anthropomorphisme de la Terre, historicisme – dans son acception popperienne – de Werber, etc.) mais d'autres livres (bien plus intéressants, je dois le reconnaître) m'attendent. En soulevant le mince voile du divertissement de Troisième humanité, je n'ai donc trouvé qu'une resucée de pseudosciences, une promotion permanente (si j'en crois ses lecteurs) pour les ouvrages antérieurs de l'auteur, une mise en avant mal dissimulée de la vision neocon du monde, son portrait en héros visionnaire ayant raison seul contre tous et une apocalypse de supermarché. Joyeux Noël à tous !

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/12/2012



Notes :

[1] Remarqué par les lecteurs et confirmé par l'auteur qui, vingt ans plus tard « (...) trouve intéressant de fermer la parenthèse ». D'où l'abondance de références aux fourmis et autres romans (ne les connaissant pas je fais confiance aux thuriféraires de l'œuvre).

[2] Voir par exemple sur Les chroniques de Mandor ou encore Le journal de Montréal.

[3] Que l'on soit ou non d'accord d'ailleurs avec les conclusions de Dupuy, l'important étant de voir la nature réelle d'un questionnement philosophique. Les deux essais sont parus aux Éditions du Seuil, respectivement en 2004 et 2005.

[4] Voir Chez Jess Livraddict

[5] Avis relevé sur le site d'un vendeur de livres en ligne : Commentaires en ligne

[6] On pourrait conseiller la lecture de l'œuvre de Cornelius Castoriadis, en commençant par exemple par L'institution imaginaire de la société (Seuil, 1975) sur les conditions d'émergence d'un homme autonome et engagé, malgré une vision pessimiste des sociétés dans lesquelles nous évoluons.

[7] Dont deux dans lesquels Werber va modestement bien sûr se projeter. La naine du Mossad, qui est capable d'estourbir 25 talibans en un clin d'œil, sait présenter des Powerpoint au Président et est la “ visionnaire ” de la bande. Puis David Wells qui, comme Werber, s'est vu en Atlante lors d'un voyage sous chichon pygmée et est incollable sur les fourmis. Il a d'ailleurs été investi par son père dans une mission de changer le monde à laquelle il est difficile de se soustraire.

Pour les autres, la pygmée peut fournir plus de cent-cinquante ovules en quelques mois pour la première fournée de mini-humains (on l'applaudit bien fort), l'Amazone parle sept langues et résiste aux radiations grâce à sa super-féminité de la mort qui tue. Quant à Aurore Kammerer...

[8] In Le journal de Montréal voir le lien fin de [2]

[9] Cet article Une planète trop peuplée ? rappelle que le contrôle de la natalité était déjà une préoccupation pour Platon, donc au IVème siècle avant notre ère.

Dans les années 50, on estimait que la population atteindrait 15 à 20 milliards d'individus dans le pire des cas, alors que les statistiques actuelles tendent à penser un pic d'un peu plus de 9 milliards en 2050, puis une stabilisation, (voire une diminution, mais tout ceci est très complexe (voir L'explosion démographique n'aura pas lieu.

[10] La question démographique en Israël est qualifiée de "bombe". On peut voir ici un résumé du problème : La bombe démographique.

[11] Ou, juste un peu avant, au chapitre 120 : « Nous sommes vingt fois plus nombreux que les Israéliens, mille fois plus riche grâce au pétrole. Nous aurons le soutien de tous les pays voisins. (...) Nous ne pouvons pas perdre. »

[12] Entretien sur Rue 89

Illustrations de cette page : La statue du Christ cosmoplanétaire – Balthazar Picsou – À chaque génération ses grandes peurs : le péril jaune.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Wonder Best des Wonder Girls (JYP - 2012) – Electric Shock des f(x) (SM - 2012) – Bonamana et Sexy, Free and Single des Super Junior (SM - 2010 et 2012) – Something That Is Cheerful and Fresh de Coed School (Loen - 2010)