Gataca

G
Franck Thilliez

Gataca

France (2011) – Fleuve noir (2011)


Une thésarde spécialisée dans l'étude de la latéralité est retrouvée assassinée dans la cage d'un singe qui dit avec ses mots que le coupable, c'est le Monstre. L'assassin de la fille de Hennebelle se suicide en s'arrachant une veine avec les doigts. Tout ceci semble lié au meurtre d'une famille de Néandertaliens par un homme de Cro-Magnon, il y a environ 30 000 ans. Sharko et Hennebelle sont sur la brèche.

« Tout est vrai », nous dit Franck Thilliez dans la postface autosatisfaite de Gataca. L'auteur, dans le trio de tête – avec Chattam et Werber – des personnalités de la Ligue de l'Imaginaire, au moins en nombre de fans et en dithyrambes dans la presse paresseuse, est du genre à instruire en divertissant. Yan Lespoux avait d'ailleurs souligné la “ qualité ” de la documentation et de la construction du roman de Thilliez qu'il avait lu dans le cadre de ce Défi. Je n'ai évidemment rien contre, encore faut-il voir de quoi on nous instruit et comment on nous divertit.

Gataca, livre récent, s'empare d'un thème complexe, l'origine de la violence, pour lui apporter un certain éclairage, voire (pour certains) une réponse. Je dois admettre ne pas avoir eu le courage d'entreprendre la lecture du premier volet que Thilliez consacre au sujet (Le Syndrome E). Ce que j'ai retiré de celle de Gataca, ouvrage à mon sens d'une grande médiocrité, ne me l'a pas fait regretter.

Du gros thriller qui tache

Côté divertissement, ce thriller est conforme à ce que nous savons à présent du genre dans ce qu'il a de plus mécanique et quelconque [1]. Thilliez nous plonge durant les deux cent cinquante premières pages dans un pathos poisseux affectant l'un et l'autre de ses héros, tous les deux réduits à l'état de loques tourmentées par le souvenir de..., la mort des..., la méchanceté du... cela permet de mettre en condition le lecteur, d'autant qu'il y est beaucoup question de meurtres d'enfants et de douleurs de la mère, c'est dire que l'on n'est pas très loin du pire racoleur. Je ne me suis pas trop inquiété pour la santé mentale des personnages, sachant que cette phase est toujours transitoire et qu'il suffit de toucher le fond pour finalement remonter à l'air et la lumière des derniers chapitres et repartir alors comme en 14. J'ai eu tout bon, vous vous en doutez bien.

Pas de thriller sans grosses ficelles scénaristiques et elles ne manquent pas non plus. Citons quelques perles : Sharko et Hennebelle se retrouvant tout à fait pas hasard sur les lieux d'un crime (« si ça ce n'est pas la preuve qu'ils sont faits l'un pour l'autre ! », pense Madame Michu) où la victime, atrocement torturée, est morte ensuite en quelques secondes, mais a eu le temps de pointer du doigt un livre particulier dans la bibliothèque (Laurent Scalese avait utilisé la même astuce dans son impérissable Jason, souvenez-vous) qui donne évidemment la réponse aux énigmes. Car ce mourant n'avait alors qu'une idée en tête : que l'on arrête cette folie à laquelle il avait été mêlé. Ben voyons...

Évoquons avec une indulgence amusée les personnages rencontrés par notre duo qui ont toujours une connaissance approfondie de sujets complexes (génétique, anthropologie, etc.) même quand ce n'est pas vraiment leur spécialité (ou comme celui qui s'est fait un hobby de pister les agissements et déplacements de l'un des méchants de l'histoire et qui connait sur le bout de doigts les horaires de départ pour l'Amazonie), ce qui permet d'éclairer nos héros en un rien de temps et, hop !, étape suivante... Une mention au tueur fou qui a massacré un couple dans une forêt, est rentré chez lui pour dépecer son père et a attendu gentiment à l'étage l'arrivée de Sharko pour se jeter par la fenêtre quand celui-ci a voulu s'approcher. Un monstre certes, mais sympa.

Ne passons pas sous silence Hennebelle, qui s'offre un tour d'hélicoptère gratuit sur un glacier avec une fausse carte de police imprimée à la maison. Qui, partie dans le trou du cul de l'Amazonie, tombe instantanément sur le guide qu'il faut... et qui parle français ! Ou encore qui tire derrière elle la porte de l'appartement de Sharko dont elle ne possède pas la clé, mais qui y entre le soir pour attendre le commissaire comme si de rien n'était.

Tout ceci, et le reste à l'avenant, est bien entendu noyé dans une accumulation d'actions et de déplacements d'un bout à l'autre de la France, puis du globe dont l'effet est d'abrutir le lecteur qui ne l'est pas déjà, tout en réinjectant régulièrement une cuillère de pathos existentiel pour montrer à quel point les deux personnages souffrent, mais continuent leur mission pour sauver le monde (vous l'aviez deviné par vous-même, j'espère ?). Enfin, Franck Thilliez possède une écriture assez quelconque, souvent laborieuse, parfois médiocre.

Passoire de science...

Le « Tout est vrai » de la postface et l'abondance de détails tendent à nous faire croire que nous venons de lire aussi un ouvrage de “ vulgarisation scientifique ” – ils sont nombreux à le penser malheureusement –, alors que Gataca est plutôt un brouet romanesque sonnant très souvent faux. Quelques exemples.

Tout ce qui relève du meurtre sur le glacier d'une gentille famille Neandertal par un méchant Cro-Magnon provient intégralement du matériel Ötzi [2]. Les faits rapportés sont donc vrais (et pompés), mais uniquement pour ce seul cas situé aux alentours de 4 500 ans BP, sûrement pas pour ce qui s'est passé 25 000 ans plus tôt (une paille !) date de la disparition définitive de l'espèce Neandertal. Celle-ci reste un total mystère sauf apparemment pour Thilliez et son imaginaire. Pourtant, à moins d'une naïveté infinie ou d'une inculture assumée, la présence de cette famille, dans une grotte, à cette époque (nous sommes au cœur du dernier grand épisode glaciaire, dit de Würm) et à cet endroit est non seulement incompréhensible, mais résolument fantaisiste, autant que son contact avec son assassin cromagnonesque. Notons que celui-ci, pour être raccord avec l'histoire invraisemblable de Carnot (et des autres) s'est mis à dessiner une scène à l'envers sur le lieu du crime. Mais où a-t-il trouvé, à trois mille mètres d'altitude et sur un glacier, les pigments ou le charbon de bois nécessaires à l'ouvrage ? Dans son cartable ?

Dans Gataca, Thilliez reprend une hypothèse formulée, en 2001, par Charlotte Faurie, chargée de recherche à l'Institut des sciences de l'évolution de Montpellier : les gauchers bénéficieraient d'une meilleure aptitude au combat, du fait de l'effet de surprise obtenu sur l'immense majorité de droitiers, qui ne voient pas venir les coups. Ceci leur donnerait donc un avantage expliquant que la latéralité à gauche, minoritaire, se soit maintenue dans l'évolution humaine. Faurie n'associe surtout pas (ce que va finalement faire Thilliez puisque dans le roman tous ses assassins sont gauchers) latéralité et propension à la violence.

Cette hypothèse ne semble pas avoir eu de postérité, elle n'a jamais été discutée ni éprouvée scientifiquement, et je n'ai pu en lire que ce qu'en dit son auteur dans un entretien tardif [3]. En l'absence des données initiales de l'étude, je reste assez dubitatif sur les comptages entrepris au sein de huit sociétés traditionnelles et la désignation de certaines comme étant “ violentes ”, mais aussi méfiant sur le caractère univoque de la non-disparition des gauchers qu'induit la conjecture de départ de la chercheuse. Peut-être aurons-nous la chance de voir d'autres personnes s'y intéresser pour confirmer ou infirmer les conclusions nées de ce dénombrement. D'autres études ont réservé bien des surprises [4].

Le court entretien mentionné en [3] ne le précise pas, mais ce qu'en a fait Thilliez, avec les Ururu qu'il stigmatise comme étant particulièrement violents du fait qu'ils vont casser des têtes dans les tribus voisines avant d'y enlever des femmes semble assez symptomatique, au mieux de la façon dont le romancier a gauchi (c'est le cas de le dire) les hypothèses de Faurie pour les besoins de Gataca, au pire de son ignorance des moyens utilisés par les sociétés primitives pour réguler leur violence endogène afin de ne simplement pas s'effondrer. Celles-ci ont une connaissance bien plus approfondie que nous de la violence ainsi que des risques qu'elle fait courir au collectif, ce qui explique les très nombreux interdits, rituels, systèmes de parenté parfois d'une éprouvante complexité qui rythment leurs vies [5].

La “ prise de contrôle ” de la tribu par l'anthropologue Napoléon Chimaux est de toute façon révélatrice de la condescendance avec laquelle Thilliez perçoit ces “ primitifs ”, prêts à se soumettre au puissant homme blanc qui apporte la mort, définitivement plus Tintin au Congo que Claude Lévi-Strauss. À ce tarif-là, on comprend mal pourquoi les Européens ont dû tant batailler contre les Indiens dans leur conquête du continent américain, la transmission de maladies inconnues des autochtones et de leur système immunitaire ayant commencé dès l'expédition de Colomb.

La mention d'une origine caucasienne des Ururu (« Ces Indiens étaient blancs, avec des traits caucasiens, les bébés qui naissaient avaient tout de bons Européens ») et donc d'un peuplement européen de l'Amérique est la marque d'une facilité romanesque qui permet de donner un fond aux manipulations génétiques totalement invraisemblables auxquelles se seraient livrés les méchants de l'histoire. Seule l'hypothèse avancée par Dennis Stanford, mais contestée par le reste de la communauté scientifique, pourrait faire que le physique de ces enfants n'interpelle pas (enfin pas trop) les parents [6]. Les questions de congélation du sperme archaïque au fin fond de la forêt amazonienne, son rapatriement en France et les fécondations qui s'en suivent (début des années 80) ne semblent pas poser de problème à Thilliez quant à leur faisabilité. L'heureux homme.

Tout ça pour quoi ?

Thilliez déforme tout et met au même niveau les rares certitudes historiques et scientifiques que nous avons avec de simples spéculations, des hypothèses avortées, voire des affabulations. Il évacue, sans doute parce que beaucoup trop complexes à appréhender pour lui et ses lecteurs, les pistes et réflexions ouvertes par l'anthropologie (Durkheim, Boas, Mauss, Lévi-Strauss, etc., et ce qu'en à tirer par exemple Girard en matière de violence) pour quelques considérations comportementales et surtout la tarte à la crème de la génétique-qui-expliquerait-tout, version Les experts à Miami.

De fait, il ne répond jamais à la question qu'il estime, dans sa postface, avoir posée : « Comment la violence avait-elle évolué depuis les premiers hommes jusqu'à nos civilisations modernes ? Par quel biais s'était-elle propagée ? Génétique ou culturel ? » En ne disant jamais ce qu'est cette violence (hors le crime de sang accompli par ses meurtriers abominables, qui semble être le seule chose connue des auteurs et lecteur de thrillers) ni comment elle est venue aux hommes et s'est imposée entre-eux, il escamote toutes les difficultés, mais il interdit surtout de rendre compte de toutes ses formes, présentes et passées, ce qu'une démarche scientifique (et la démarche de vulgarisation en rendant compte) s'obligerait à faire. Louchant en permanence sur le gène de la violence tout en récusant son existence, il offre à un public prêt à admettre sa paresse intellectuelle [7] un succédané finalement rassurant qui est le propre du genre : la violence c'est toujours l'autre monstrueux.

Comme le note l'unique commentaire un peu lucide d'un fan : « [Thilliez] se permet certaines affirmations pour le bien de l’intrigue, qui ne font pas l’unanimité auprès des scientifiques. Nous n’en sommes encore, pour ces affirmations, qu’aux tâtonnements, hypothèses, et explorations. C’est vraiment la seule chose qui me pose souci avec ce livre. Sans aucune base dans le domaine, il sera impossible pour certains lecteurs de faire le tri entre ce qui est admis par la communauté scientifique, et ce qui pose débat. Et il y a risque de tout accepter en bloc. » [8]

Seul roman à peu près ambitieux de tous ceux que j'ai eu à lire au cours de ce Défi, Gataca en est aussi le moins honnête intellectuellement.

Chroniqué par Philippe Cottet le 08/12/2012



Notes :

[1] Il existe cependant de bons thrillers.

[2] Voir sur Wikipédia l'article Ötzi ainsi que, par exemple, le documentaire du National Géographic de 2011 qui nous donne tout ce qu'il y dans Gataca, depuis l'arrivée en hélicoptère sur le glacier jusqu'à l'intolérance au lactose dont parle abondamment Thilliez.

[3] La survie des gauchers, interview dans le journal Imprimatur, mars 2007.

[4] Cette dernière affirme notamment qu'il n'y aucun lien de causalité entre latéralité gauche et violence, ce qui n'est pas le cas de Thilliez, qui fait de tous ces meurtriers des gauchers. Dans sa postface, il dit d'ailleurs le tout et son contraire à ce sujet, ce qui permet d'avoir toujours raison.

Si vous êtes patient et qu'une certaine difficulté intellectuelle ne vous rebute pas, je vous conseille la lecture de ce très bon article qui déconstruit parfaitement la façon dont est effectuée par certains la vulgarisation scientifique : Arrêt sur mirages

Plus accessible, le cas de ces chercheurs qui ont mis en lumière une corrélation entre la consommation de chocolat et le nombre de prix Nobel dans une population que la presse grand public a aussitôt transformé en lien de cause à effet . D'autres chercheurs se sont emparés des mêmes chiffres pour montrer qu'il était tout à fait possible d'affirmer une corrélation entre consommation de chocolat et nombre de tueurs en série : alors, interdire ou encourager la consommation de chocolat ? Source sur Passeur de sciences.

[5] C'est le cas pour ces rapts de femmes, connus également dans l'Antiquité (souvenez-vous de l'enlèvement des Sabines), qui répondent au souci d'exogamie – donc d'externalisation de la violence liée à l'appropriation concurrentielle des femmes du groupe – et qui sont très souvent ritualisés et construits dans la réciprocité (la tribu qui prélève acceptant de se faire à son tour prélever, sans enclenchement de vendetta). On consultera également, cas extrême, le cannibalisme rituel de la tribu des Tupinamba du Brésil in Alfred Métreaux Religions et magies indiennes d'Amérique du Sud (1928)

[6] Pour rendre compte d'une similitude entre les bifaces trouvés sur le site de Clovis (NM) et ceux caractéristiques du Solutréen, Dennis Stanford postule une traversée de l'Atlantique par cabotage, le long de la banquise. Rien ne vient confirmer cette hypothèse, d'autant que 5 millénaires séparent les deux sites. L'autre possibilité de peuplement "caucasien" se réfère à celui des Aïnous, peuple non mongoloïde qui occupait autrefois le Japon et que l'on trouve encore, fortement métissé désormais, dans la grande île d'Hokkaidō et l'archipel des Kouriles et dont on pense qu'ils auraient pu effectivement passer sur le continent américain. Le problème est que le caractère "caucasien" de ce peuple est loin de faire l'unanimité et qu'il est assez éloigné des caractéristiques d'un européen moderne. Les naissances ne seraient pas du tout passées inaperçues (sauf chez les lecteurs de Franck Thilliez).

[7]« Intrigue intéressante et plus abordable qu'une thèse sur le sujet que j'avais déjà entrepris de lire. » (Les polars de Mika) – « C'est (sic) incursion dans le monde de la paléontologie et de la science fut vraiment super intéressante. J'ai pris beaucoup de plaisir à en apprendre plus sur ces sciences, sur l'A.D.N. »« Ce que j'ai moins aimé, c'est justement le coté un peu trop scientifique, par moment ça m'a un peu gavée, non pas que je ne m'intéresse pas, mais par moment c'était un peu trop. » (Babelio) – « une petite leçon de biologie génétique (ADN, génome, rétrovirus...), de paléontologie et d'anthropologie très bien vulgarisée » (Léo a lu pour vous) – «  Même si parfois, les explications sur le rôle de l'ADN et de la génétique peuvent paraître ardues au lecteur non scientifique, le charme agit. On ne ressort pas indemne de ce roman qui nous laisse un peu moins ignorant  (Chroniques d'histoires d'en lire)

[8] Gataca sur Un polar collectif. Hypothèse confirmée à la lecture des articles de journaux, pages de blogs et autres posts sur les fora. Tous prennent cela pour argent comptant.

Illustrations de cette page : L'origine de la violence : Jean-François Coppé et François Fillon

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Dracula (2003) et Deux coups de sonnette (2006) de Pierre Henry – Earth Horns with Electronic Drone (1974) de Wada Yoshi