Le baiser de Jason

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Laurent Scalese

Le baiser de Jason

France (2005) – Belfond (2005)


Vidal, le meilleur flic de la brigade des Stups de tous les temps cherche à coincer Jason, le meilleur dealer d'Ile-de-France de tous les temps. Trois ans que cela dure, le sadique malfrat semblant prévoir chaque coup que veut lui porter le formidable policier. Peut-être quelqu'un de l'entourage de ce dernier renseigne-t-il Jason ? Peut-être celui-ci est-il lui même un flic ?

On m'a conseillé ce roman et je n'ai pas hésité à l'emprunter à ma médiathèque quand j'ai vu qu'il avait remporté un prix : ceci au moins devait en assurer l'excellence.

Le baiser de Jason est sans doute une fine allusion au Baiser de Judas par lequel ce disciple de Jésus le trahit en le désignant aux Romains qui venaient l'arrêter. Pourquoi Jason ? Peut-être pour l'eXquis jeu de mots qui permet aux policiers de nommer, à plusieurs reprises, le réseau de pourvoyeurs de stupéfiants d'Île-de-France : Jason et les Narconautes. À moins qu'il ne s'agisse d'une réminiscence de Jason Voorhees bien connu des amateurs de slasher. La drogue dont il sera question est, quant à elle, désignée sous le nom de Bethsabée, femme de David et mère de Salomon (comment, Salomon est juif ?). On a des lettres chez les Scalese, comme le démontrent les trois prétentieuses citations de l'incipit (Nietzsche, Homère, Sun Tse, rien que ça !)...

Premières impressions

Deux choses sont assez évidentes à la lecture, si l'on tient compte que l'auteur s'inscrit dans un “ projet d'excellence ” comme celui que semble s'être donné la Ligue de l'Imaginaire :

  1. le dispositif narratif est terriblement rudimentaire, pour ne pas dire mauvais,
  2. il existe une volonté délibérée de coller (mais par moments seulement), le plus possible et de manière horriblement prosaïque au réel, qui est assez antinomique d'une écriture de l'imaginaire.

Je n'entends pas par là qu'on ne peut (ou doit pas) concilier réel et imaginaire, mais la façon dont Scalese procède ressemble à s'y méprendre... à une vilaine série télévisée. Nous sommes dans une représentation du réel (nous le sommes naturellement toujours dans une fiction) extrêmement schématique (j'y reviens ci-dessous) dans laquelle sont insérés des morceaux de bravoure quasi encyclopédiques sur le travail des policiers, des scientifiques, des légistes dont je peine à comprendre vraiment l'intérêt : ils ne servent pratiquement à rien du point de vue romanesque – sauf à faire du remplissage – et sont exécrables du point de vue littéraire (comme un bouillon clairet avec de gros bouts de gras compacts qui s'y trimballent). Les amateurs les adorent, évidemment, car cela leur permet de voir que leur auteur s'est bien documenté, qu'on ne leur vend pas de l'invention pure et dure et qu'ils en ont donc pour leur argent. Mettez cela dans un coin de votre mémoire pour la conclusion.

Dispositif narratif

Le baiser de Jason est donc une très classique histoire de policiers devant mettre fin à la perturbation sociale initiée par des criminels, qui se déroule de façon linéaire et chronologique, côté flics. Quelques courts chapitres mettant en scène le méchant seront autant de piqures de rappel aux lecteurs de la dangerosité de la menace qu'il représente. Elles se conjugueront avec le rapprochement des deux parties devant mener au final attendu : le retour à l'ordre, la punition des pêchés et le bonheur enfin autorisé pour les "bons" protagonistes, clairement identifiés désormais.

Le baiser de Jason est ce que j'appelle, dans mon jargon, un roman hors-sol, un récit hydroponique, voire ultraponique et pas simplement pour son absence de saveur. L'histoire ne fait que mimer assez médiocrement la réalité, parce qu'elle n'est en fait qu'un combat entendu entre un principe d'ordre et un principe de désordre dont l'issue est convenue à l'avance. De fait, le contexte est totalement superflu : ainsi, remplacez ici le trafic de stupéfiants initial par n'importe quelle activité délictueuse et tout le reste, inchangé, fonctionne identiquement. Or, si le contexte n'a aucune importance, il ne sert à rien de le développer ou d'y être attentif...

Dans le cas présent, la drogue n'est donc qu'un prétexte (cela pourrait être la pédophilie, les sectes satanistes, etc.) et ce qu'en dit au total Scalese est très banal, à peu près du même tonneau que ce que pouvait nous apprendre le Droit de Savoir sur TéléBouygues. Il y a des mules au destin tragique (l'histoire de Julia Harbon qui ouvre le livre), des artistes et des sportifs de haut niveau qui s'en mettent plein les narines (le meurtre de Laure Anthony, la description de la vocation de Vidal (pp. 80 et suivantes « ... s'était spécialisé dans les stupéfiants classés show-biz et compagnie... »), des grossistes qui s'enrichissent et qui tuent sans vergogne pour défendre leur business model. Cela ne va pas plus loin, c'est à la fois trash, people (qui se cachent derrière les pseudonymes de la p. 80 ?) et totalement superficiel et, bon, cela ne fait pas non plus un roman de 350 pages.

Le bien contre le mal

Ce n'est pas très grave parce que, ce qui compte dans ce genre de littérature, c'est de donner au public un sentiment de danger, d'insécurité provisoire, puis de le rassurer par un retour à la normale. Le criminel se doit d'être odieux, brutal, insensible, c'est-à-dire à l'opposé exact de ce qu'est le personnage incarnant le bien (loi du plus grand contraste) auquel le lecteur s'identifiera. Scalese procède de la façon suivante : d'abord, montrer l'extrême humanité, voire la fragilité de commissaire Vidal qu'il va opposer à l'extrême férocité de Jason. Le héros du Baiser de Jason est donc :

  • divorcé,
  • ...à la suite du suicide de sa fille adolescente,
  • qui était anorexique, peut-être par sa faute parce qu'il...
  • ...ne dialoguait plus avec elle, occupé à devenir le meilleur flic de le Brigade des Stups de la Galaxie.
  • Du coup pour supporter la dure réalité autant que sa culpabilité, il boit en cachette de sa nouvelle compagne,
  • à laquelle il est fidèle, malgré l'amour que lui porte une très belle prostituée qui ferait tout pour lui.

Soit des sujets dans l'air du temps, l'équivalent de ceux abordés dans les émissions de Jean-Luc Delarue (le club échangiste y est également, ne vous inquiétez pas), et autant de poncifs pour un personnage passe-partout avec lequel les lecteurs ne seront pas perdus.

Pour Jason, le champ est libre : meurtrier, sadique, pervers et, évidemment, traître et lâche puisqu'il fait partie de l'entourage de Vidal.

Le récit commence avec un Vidal affaibli par trois années de lutte stérile à attraper Jason, doutant de lui, miné par sa dépendance à l'alcool et regardant son équipe perdre un à un ses membres sous les coups de boutoir d'un trafiquant, représentant régional de La Pieuvre, triomphant, malin, implacable. Puis, le rapport s'inverse peu à peu. Avec l'aide de son précieux adjoint, Vidal stoppe sa dérive alcoolique par la force de sa seule volonté, résiste à la tentation sexuelle proposée par Flo, et montre à nouveau toute sa confiance retrouvée. Il peut désormais vaincre cet homme dont la superbe se fendille comme la fine pellicule de gel des matins blêmes (l'image m'a été prêtée par un auteur de romans underground dont il me faut taire le nom, à cause de l'underground).

Je ne sais pas vous, mais moi, ça me rappelle le dispositif scénique dans le catch, quand le gentil se fait tant malmener que l'on croit même qu'il va perdre, sonné, trébuchant sur le ring. Et puis, au moment où le tombé ne fait plus aucun doute, il retrouve une énergie surhumaine et dérouille le méchant, et le public hurle sa joie tant il avait eu peur, et il accompagne de ses cris les manchettes, les double nelson, les coups de la corde à linge par lesquels leur héros reste leur héros. C'est beau comme de l'antique...

Jason dans le désert

Une autre chose que nous apprend le catch est que, si vous n'en acceptez pas les prémisses et que vous regardez un match, vous risquez de trouver cela (parfois rigolo mais...) parfaitement débile, de vous inquiéter de la santé mentale de ces foules hurlantes (sauf si vous vous intéressez aux cérémonies sacrificielles) et serez, de fait, beaucoup plus attentif aux “ ficelles ” utilisées par les acteurs du show.

Le thriller, c'est un peu la même chose. Si vous n'êtes pas happé par la mécanique mise en place par l'auteur, vous commencez à scruter ce qui se passe sur les côtés ou en dessous de l'action que l'on vous propose, la façon dont c'est écrit, la crédibilité des scènes, etc. Forcément mon cas pour Le baiser de Jason, car que je suis dans une lecture critique, mais aussi parce que j'ai décroché, dès les premières pages.

Laurent Scalese s'en remet entièrement à cette mécanique – le monstre est tapi dans le quotidien du héros, qui est-il ? –, qui est posée dans une sorte de désert narratif affligeant où ne compte que sa course de gendarmes et voleurs. Estimant sans doute superflu de créer une ambiance, ou son écriture étant trop limitée pour cela, il est, par exemple, totalement incapable de donner vie à un lieu. Les descriptions auxquelles il se livre sont aussi attrayantes que la chambre d'hôtel bas de gamme dans laquelle est dépecée la passeuse innocente du début du roman : lapidaires, sinistres, fonctionnelles, sans âme. Un whodunit à l'anglaise, pour un résultat identique (rétablir l'équilibre dans le monde) fait mille fois mieux en termes romanesques.

Fonctionnels aussi la plupart des personnages, certains jaillissant du néant avec des comportements improbables. Le frère de Julia Harbon, dont on apprend qu'il était au courant de tout ce qui se tramait autour de la malheureuse mule, a préféré attendre son assassinat pour aider Vidal a posteriori plutôt que de porter assistance à sa sœur, et peut-être la sauver, a priori (p. 37 et suivantes). Ceci permet sans doute à Scalese d'éviter une phase d'exposition introductive trop compliquée à écrire, où il aurait dû développer des personnages et des situations pour asseoir son récit. Il est plus économique et rapide de passer par d'insipides dialogues – ce qui, là encore, tend à rapprocher son roman d'une écriture télévisuelle – pour tenter de vaguement contextualiser l'histoire de Julia et de la drogue dans les Antilles. Évidemment, ce frère qui traverse l'Atlantique comme vous la rue en bas de chez vous et qui adore jouer l'auxiliaire de police possède une connaissance –  tout à fait opportune, mais totalement improbable – du réseau, des passeurs, des lieux et heures de rendez-vous qui permet de lancer la course poursuite. Une fois remplie cette fonction, il peut disparaître aussi simplement qu'il est apparu. Tout ceci est peut-être un choix défendable dans l'économie du thriller, mais sûrement pas au regard des ambitions d'excellence littéraire affichées par les promoteurs de la Ligue.

De même, l'ancienne femme de Vidal, à la fin du roman (p. 251 et suivantes), surgit comme un diable de sa boîte, accordant la paix au commissaire triomphant (s'agissant de la mort de leur fille) et l'autorisant à connaître le bonheur avec sa nouvelle fiancée, avant de quitter le 36, tel un fantôme. De cette scène ridicule, qui semble être, pour Scalese, un passage obligé vers le happy ending, on retiendra cependant cette sentence d'un autre âge « Toutes les femmes rêvent de se marier et d'avoir des enfants. Je suis certaine que (Claire) en crève d'envie mais qu'elle n'ose t'en parler. »

Tout aussi problématique est le personnage de Florence, qui incarne de façon plutôt médiocre – parce que totalement artificielle – la tentation sexuelle, à ce moment précis de la vie de Vidal, et qui va en disparaître pour épouser, par dépit, un vieux riche (p. 331). Dans le monde de Scalese, les prostituées indicateurs de police peuvent entretenir un haut degré d'intimité avec leur flic (la scène dans le café) et, surtout, elles sont tout à fait libres et n'ont aucune difficulté à plaquer, du jour au lendemain, leur métier. Bien sûr, outre la mise en valeur de la fidélité du héros, Flo aura livré à Vidal un renseignement de la plus grande importance sur Jason, qu'elle aura obtenu par uni miraculeux concours de circonstances.

La plupart des personnages secondaires obéissent à ce schéma utilitaire, peu fondés psychologiquement afin, sans doute, de ne pas encombrer l'action, le rythme, ce mouvement infernal propre au thriller qui ferait tourner les pages, sans qu'il puisse s'arrêter, à un lecteur captivé. Mais si le prix à payer pour bénéficier de ce rythme est une telle médiocrité narrative, le jeu en vaut-il la chandelle ? Le conflit entre le bien et le mal qui est au cœur du Baiser de Jason mérite-t-il cette écriture dévoyée ?

Rythm'n flouze

Une bonne partie de la fiction de divertissement semble s'être convertie à cet impératif du rythme, qui touche autant la forme que le fond de son propos. Chapitres et phrases courtes, abondances de dialogues, rebondissements à tout moment pour, paraît-il, retenir l'attention du public, interdisent effectivement le développement trop long, tant des situations que des personnages. Nous aurons certainement à répondre, à la fin du défi, au bien-fondé de cette exigence de vitesse et de précipitation, s'il est constaté qu'elle est une constante du genre.

Les actuels écrivains de fiction de divertissement n'ont évidemment pas inventé le rythme dans les histoires. Lisez n'importe quel ouvrage de Michel Zévaco, génial feuilletoniste du début du XXème siècle, pour voir qu'il était possible de créer des récits palpitants, alliant péripéties et très bon niveau de langue, avec une intention pédagogique certaine (libertaire, Zévaco croyait à la diffusion du savoir dans les couches populaires via le roman) qui portaientt aussi une vision politique du monde (eh oui !), et dont la qualité n'était en rien sacrifiée au rythme.

Plus près de nous, quelqu'un comme Georges-Jean Arnaud, auteur de polars grand public, montre qu'il est tout à fait concevable de captiver l'attention du lecteur en posant des personnages, en développant à partir d'un rien quotidien un véritable climat d'angoisse et de suspense, sans accumuler les effets grandiloquents, les meurtres en cascade et les grands mouvements d'air qui s'emparent du vide de certains livres. Sans chercher loin, on peut trouver facilement pas mal d'excellents romanciers ne sacrifiant pas à cette religion de la vitesse.

Ce n'est pas le cas de Laurent Scalese qui, avec une moyenne de 6 pages et demie par chapitre, n'approfondit ni personnages, ni situations, mais y entasse événements, rebondissements et organise les déplacements entre eux. Car on bouge beaucoup dans Le Baiser de Jason, un temps important semble consacré à se rendre d'un point à un autre, montrant l'étendue de la menace que fait placer le meurtrier sur les Français honnêtes, mais mettant encore plus cruellement en lumière l'incapacité de l'auteur – que je soulignais précédemment – à rendre compte de ces espaces et de ces lieux.

L'accumulation de ces événements présente également un danger, celui de leur incohérence. En adoptant une ligne chronologique réelle, on réduit le risque de celle-ci au niveau général, mais on appauvrit d'autant la langue et les possibilités littéraires de son texte, sans emboîtement, sans pause, sans modulation de la vitesse de narration. Surtout, on ne le supprime pas totalement, ce qui oblige l'auteur à parfois forcer quelque peu le destin.

Fils, ficelles, câbles

Coïncidences, hasard, coups du sort, coup de chance, permettent effectivement de résoudre à bon compte les éventuelles difficultés nées de l'accumulation des événements. Nous avons déjà vu que le commissaire Vidal avait bénéficié de tout le savoir du frère de la première victime, qui avait fait immédiatement le déplacement des Antilles pour se mettre à son service (pp. 75 et suivantes). Son indic, la délicieuse Flo, avait fort opportunément pris un café, la veille du jour où Vidal lui demande le renseignement, dans un établissement où une prostituée se vantait de sa participation à une partouze avec la seconde morte (p. 56). Rachid Khadra, l'indicateur d'Agnès Jarry, a eu l'amabilité de se trainer, mourant et ensanglanté, dans tout son appartement pour désigner une plinthe derrière laquelle il planquait des documents compromettants. Elle n'est pas belle la vie ?

Des facilités scénaristiques comme celles-ci, vous en avez plein le roman. La plus énorme est celle relative à la découverte des cadavres d'un policier et de son indic, éliminés par Jason et sa bande. Celle-ci a été rendue possible parce que ces derniers, « sans doute dérangés par des promeneurs », n'ont pas immergé le deuxième corps dans l'étang où ils s'étaient débarrassés du premier. Alors résumons-nous : voici des tueurs qui ont dépecé une femme pour récupérer leur drogue, qui ont pendu par les pieds un inspecteur de police au-dessus du périphérique (encore une scène goûteuse d'incohérence) avant de la lâcher pour qu'elle soit écrasée par les véhicules qui y circulent, qui viennent donc de flinguer sans autre forme de procès un autre flic et son indic, ces gens-là, donc, « sont dérangés par des promeneurs » et se sauvent sans demander leur reste ?

Quand on est un lecteur d'une intelligence moyenne comme moi, on se dit, à ce stade de la lecture, que Scalese est soit un auteur d'une prodigieuse médiocrité, soit un cynique vendeur de mauvaise soupe.

Chroniqué par Philippe Cottet le 04/11/2011



Illustrations de cette page : Balance - Bien et mal - Le catcheur The Undertaker

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Hunky Dory de David Bowie (1971) - Kakusei de DJ Krush (1998) - Sign O the Times de Prince (1987 - Paisley Park) - The Smile sessions par The Beach Boys (2011 - Capitol)