Le rituel de l'ombre

L
et Giacometti Ravenne

Le rituel de l'ombre

France (2005) – Fleuve noir (2005)


Suite au meurtre d'une jeune femme lors d'une soirée à l'ambassade de France à Rome, Marcas, commissaire de police et franc-maçon, est mêlé sans le vouloir à la lutte qui oppose depuis des décennies son obédience à la société secrète de Thulé, pour la possession d'une formule mystérieuse.

Je n'ai pas vraiment choisi Le rituel de l'ombre. Il était là, oublié dans l'une des bibliothèques et je n'ai eu qu'à tendre le bras. Disons plutôt que c'est lui qui m'a choisi (pour rester dans l'ambiance). Troisième de la série Marcas, il est assez ancien puisque publié en 2005, mais voilà, c'était lui, c'était moi et je suis allé au plus simple.

Main droite

Le rituel de l'ombre se situe dans une veine historico-ésotérico-occulto-aventurière mal remise de la lecture du Da Vinci Code (auquel il semble être une réponse éditoriale écrite à l'arrache), mâtiné de tout ce qui faisait le fond de la défunte collection L'aventure mystérieuse. Il comprend également des éléments incontestables, notamment ceux concernant la franc-maçonnerie dans l'histoire ou les persécutions dont furent victimes les fils de la Veuve, surtout durant le deuxième conflit mondial.

En fait, on entend distinctement deux voix dans le roman, ce qui tend à prouver que l'osmose n'a pas été franchement réussie pour ce “ quatre mains ”. Celle de Ravenne est sérieuse, didactique, voire pontifiante. Elle est clairement là pour servir le mythe de la franc-maçonnerie, c'est-à-dire perpétuer la vision héroïque, avant-gardiste et humaniste qu'ont d'eux-mêmes ses membres. Le rituel de l'ombre évoque certains scandales ternissant à l'époque l'image de l'institution pour mieux faire croire qu'il s'agit d'épiphénomènes dont sont parfaitement conscientes les obédiences et contre lesquelles elles luttent. Ce qui est totalement contestable, la question étant structurelle.

Marcas est un maçon de base parfait pour cela, un vrai appartement-témoin : il a refusé les avantages personnels qu'il aurait pu tirer de son affiliation. Il atteste par son discours et sa façon d'être que l'organisme est sain et est, tout comme lui, tolérant et patient face à l'adversité que représente la gisquette sceptique que les auteurs lui opposent [1], dans une romance chien-chat au goût d'harlequinade. À de rares moments, la voix de Ravenne sonne juste, quand elle tente de rendre compte de la richesse intérieure profonde à laquelle peut mener l'appartenance à la maçonnerie. Mais cette expérience spirituelle étant l'une des choses les moins partagées en loges bleues [2] (bien qu'elle soit souvent mise en avant par certains prosélytes), elle l'est d'autant moins avec un public profane, certes prêt à gober n'importe quoi, mais qu'une vision “ mystique et contemplative ” comme celle qu'on entrevoit chez Marcas peut rendre dubitatif.

Le problème est que Marcas est tellement parfait dans son rôle de témoin d'une maçonnerie honnête, droite, travailleuse et intellectuelle, qu'il en devient à peu près aussi sexy qu'une endive. Recopier des passages entiers du rituel, décrire ce qui se passe lors d'une tenue ou évoquer les planches “ fabuleuses ” sur l'histoire ou la symbolique maçonnique [3] que fait ce brave commissaire donne un goût d'authentique qui intéressera peut-être les néophytes – on peut cependant en douter –, mais quand on doit affronter le Mal absolu que représente l'avatar de la société de Thulé – celle qui était derrière toute cette agitation nationale-socialiste il y a soixante-dix ans, vous vous souvenez ? –, il fait plutôt vieux jeu et bonnet de nuit.

Main gauche

Ah bon, parce que c'est encore une histoire de lutte entre le Bien et le Mal ? Eh oui ! Une de plus... Et on sent bien que, derrière la façade trois-points respectable, Giacometti piaffe d'impatience, soucieux de brasser du templier, du nazi, de l'égorgeur moyen-oriental et de l'ultime secret en veux-tu en voilà. Donnez-lui un tandem homme-femme que tout oppose, une chapelle mystérieuse-perdue-dans-la-campagne-mais-qui-recèle-un-lourd-secret, une tueuse lesbienne implacable au service des ennemis jurés de la civilisation et il vous refait un Da Vinci Code version exception culturelle. Dan Brown commençait et finissait au Louvre ? Le rituel de l'ombre prend d'assaut le Palais Farnèse et termine à Lascaux, premier et ultime cabinet de réflexion, champ de bataille symbolique entre le Grand Orient-Lumière et la Thulé-Ténèbres. Dan Brown avait Langdon et Sophie ? Giacometti accorde sa confiance à Marcas et l'Afghane. Un tueur nommé Silas tourmenté et plutôt déjanté ? Ici, le jardinier nourrit ses roses de sang humain obtenu au sécateur...

Non seulement tout ceci est rance, mais c'est écrit à la truelle. Répétitions, lourdeurs, inanités des dialogues, personnages caricaturaux. Les deux auteurs peuvent se moquer, à l'entame de leur roman, de la ringardise des “ soirées de l'ambassadeur ” d'une célèbre marque de chocolat. La leur, qui donne l'impression d'un bal à la sous-préfecture, ne vaut guère mieux.

Le rituel de l'ombre témoigne d'une écriture paresseuse, où tout tombe toujours à pic : l'Afghane sauvée in extremis, des mains du Jardinier, par la tueuse lesbienne (mais quel lecteur pouvait croire que la copine de Marcas allait subir le même sort que le meurtrier moyen-oriental construit uniquement pour être sacrifié ?), les méchants qui arrivent pile-poil sur les talons du petit couple dans la chapelle au secret et juste derrière Jouhandeau pour entrer dans la grotte... Il faut un niveau d'exigence très bas ou une vraie crédulité pour gober tout ceci.

Surtout que, sur le fond, la main gauche contredit ce que dit la main droite. Car, face à la menace d'un groupe de nazis soucieux de dominer le monde, Giacometti a besoin d'une maçonnerie puissante et proche du pouvoir, d'une maçonnerie de réseaux qui peut obtenir en quelques minutes l'autorisation de pénétrer dans un endroit fragile interdit aux visites (Lascaux) pour accomplir le rituel maudit. Il suggère en permanence la bienveillance d'une hiérarchie policière phagocytée par les frères et émet la possibilité qu'un magistrat, s'il devenait un obstacle, puisse être changé pour un plus “ accommodant ” à la cause, etc. D'ailleurs, aurait-on associé à l'enquête le président de Confédération Nationale de la Boulangerie-Pâtisserie Française si la victime de l'Ambassade de Rome avait été un mitron plutôt qu'une archiviste du Grand Orient de France ?

Comment croire après cela que les magouilles, le piston, le trafic d'influence et les contraventions que l'on fait sauter au détour des agapes qui suivent une tenue ne sont pas le vrai fond de ces obédiences qui veillent d'abord sur les leurs ? Comment penser qu'un Marcas est plus représentatif de la maçonnerie française qu'un Alain Bauer [4] ?

Le final grandiloquent de ce publireportage, où se glisse l'étrange et inadéquat concept de “ Pureté ”, tente de jeter un voile pudique sur cette contradiction. Si le Grand Orient fait et est tout cela, c'est pour vous sauver des forces sombres, mystérieuses, corrompues, obscures qui vous menacent. Après les marronniers de la presse magazine, pas sûr que la maçonnerie avait besoin de cela.

Chroniqué par Philippe Cottet le 16/09/2012



Notes :

[1] Dont le père s'est suicidé quand elle était enfant, parce qu'il avait été ruiné par deux “ frères ” (certainement de la Grande Loge Nationale).

[2] Les ateliers (loges) quand ils fonctionnent aux grades d'apprenti, compagnon et maître. Il existe des ateliers “ supérieurs ” ou maçonnerie de perfectionnement totalement distincte, comportant des hauts grades et suivant des rites particuliers.

[3] Qui sont, dans 95 cas sur 100, des resucées de résumés d'œuvres archi-connues de tous et sans grand intérêt, mais qui correspondent aux capacités moyennes d'attention et de compréhension de la plupart des frères, dans la plupart des Loges.

[4] Si vous ne savez pas qui est cet ancien Grand Maître du GODF, je vous invite à prendre connaissance du très grand nombre d'articles abordant, souvent plutôt pudiquement, sa biographie, ses idées, son fonctionnement.

Illustration de cette page : Gravure reprenant un très grand nombre de symboles utilisés en maçonnerie – Une des peintures de la Galerie des Carrache du palais Farnèse

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Musique de chambre d'Albert Roussel (Brillant - 1994) – 8.0 de Pierre Henry (Philips - 2007)