Les Ombres de Montelupo

L
Valerio Varesi

Les Ombres de Montelupo

Italie (2005) – Agullo (2018)

Titre original : Le ombre di Montelupo
Traduit de l'italien par Sarah Amrani

Décidé à faire une coupure avec son métier de policier, Soneri accepte, poussé par sa compagne Angela, de prendre trois semaines de vacances. Il choisit de les passer dans son village natal où il pourra consacrer ses longues heures de loisir à la cueillette des champignons sur la montagne voisine, le Montelupo.

Le brouillard est un acteur incontournable des romans de Varesi et il tient une place importante dans Les ombres de Montelupo, troisième roman traduit en français. On comprend qu'il est à la fois réel – nous sommes en novembre, en altitude dans la région des Apennins entre Parme et La Spezia [1] –, mais également symbolique. Comme dans les deux livres précédents, il est intimement lié à la confusion et l'incertitude qui règnent au présent – ici la disparition des deux industriels qui faisaient vivre le village et le soupçon qui finit par peser sur tous. Mais, il est aussi, à mon sens, allégorie d'une Italie où les comptes de l'histoire semblent ne jamais avoir été tout à fait soldés.

Massif, inconnu et dangereux quand il se drape justement de ces voiles brumeux, le Montelupo – avec ceux qui l'habitent ou qui viennent y mourir – est le vrai partenaire de Soneri, un point d'accroche immuable depuis son enfance. Il est aussi un lieu de souvenirs partagés entre le commissaire et son père [2] et Les ombres de Montelupo vont déboucher sur une question mémorielle pour le policier, tout comme le meurtre de Ghitta dans La pension de la via Saffi l'avait obligé à réviser le rapport intime qu'il entretenait avec son épouse décédée.

On ne peut en dire autant du village où il vécut ses premières années. L'auberge où il a ses habitudes est bien à sa place, Don Bruno officie toujours devant un parterre d'ouailles qui ne croient plus trop au Seigneur, ses amis d'enfance le charrient de la même façon qu'avant, il n'empêche. Tout a changé, souterrainement, ou peut-être est-il maintenant meilleur – pour son malheur – à ressentir la haine, l'envie, la mesquinerie de ces gens qui furent pauvres, connurent une aisance matérielle qui va s'avérer factice tout en oubliant ce qui fut et fit cette communauté jadis : une probité exemplaire, une solidarité de tous les instants dans la misère ?

Décidé à n'être là que pour les champignons – il aimerait des bolets, mais ne trouve, et encore par hasard, qu'une poignée de trompettes de la mort détestées par les locaux qui y voient un signe de mauvais augure – Soneri va, à son corps défendant, être intrigué par la disparition du fils Rodolfi, Paride, dont le village s'inquiète plus que de raison, suivi du suicide de son père, Palmiro.

Sous l'impulsion de ce dernier, né miséreux sur les hauteurs du Montelupo, l'industrie charcutière s'est développée et a rendu riche le village. Palmiro et l'homme que l'on nomme Le Maquisard, qui vit toujours, tel un sauvage, dans les bois de la montagne qu'il connaît comme sa poche, étaient des proches du père du commissaire.

Alors que le premier apparaît dans la mort comme un escroc et que le second, traqué par des carabiniers rendus imbéciles par le règlement, semble à moitié fou, qu'elle est la vérité du père ? Mendia-t-il comme tous les autres une place chez les Rodolfi, lui l'ancien membre des brigades Garibaldi, homme des montagnes et des espaces venu ensuite s'enterrer à la ville. Lui, homme d'honneur tout en silence et en sacrifices ?

C'est plus pour cette raison que Soneri se lancera dans l'enquête, pour accéder à cette parcelle de vérité sur sa propre existence. Avec Les ombres de Montelupo, Valerio Varesi atteint une maîtrise romanesque remarquable, nourrie sans doute de son histoire intime. Les atmosphères et les tensions qu'il réussit à créer ici n'ont besoin d'aucune grandiloquence ni grosses ficelles. Seulement des rochers, des sentes connues de quelques-uns, un peu de brouillard et le cœur noir des hommes.

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/03/2018



Notes :

[1] Le lieu est en grande partie fictionnel, mais pourrait correspondre à la zone du Parco Nazionale dell'Appennino Tosco-Emiliano où l'on retrouve des toponymes utilisés dans Les ombres de Montelupo.

[2] Reflet du lien entre l'auteur et son propre père, à qui est dédié Les ombres de Montelupo

Illustrations de cette page : Trompettes de la mort – Paysage des Apennins sous le givre