Meurtre au kibboutz

M
Batya Gour

Meurtre au kibboutz

Israël (1992) – Folio (2006)

Titre original : Liynah mšwtepet : reṣaḥ baqiybwṣ
Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuec

Osnat, secrétaire d'un kibboutz aux environs d'Askhélon, est retrouvée morte après avoir été admise à l'infirmerie pour un début de tuberculose. Le commissaire Michaël Ohayon, désormais membre de l'unité spéciale de la police chargée des crimes graves ou ceux mettant en cause une personnalité, supervise l'enquête, car un député à la Knesset, Aharon Meroz, entretenait depuis peu une liaison secrète avec elle.

Une fois refermé Meurtre au kibboutz, on se félicite d'avoir résisté à l'envie d'abandonner le livre devant la complexité un peu monotone des 120 premières pages, très copieuses en informations et riches d'une multitude de personnages dont les noms restaient difficiles à retenir.

Ce quart de livre est indispensable à Batya Gour pour planter le décor d'un roman qui scrute avec attention le destin de ces communautés agricoles ayant joué un si grand rôle – économique, politique, idéologique – dans la création du Foyer National Juif puis la naissance d'Israël.

Le défi était de taille que de retracer l'état d'esprit des pionniers, leur volonté d'instituer une société nouvelle, égalitaire, laïque et socialiste, sur une terre ingrate qui les vit souvent crever de faim. Puis de montrer les aménagements – les dérives diront certains – venus avec les années et le renouvellement des générations. La transformation globale d'une société israélienne, dévorée par l'individualisme [1], le profit immédiat, la jouissance consumériste ne pouvait qu'influencer, voire déstabiliser ces structures qui ont longtemps fonctionné en vase clos, selon une règle rigide et austère, à l'instar des monastères.

Batya Gour a simplement personnifié la totalité des problèmes qu'elle souhaitait aborder afin que Meurtre au kibboutz transcende cette complexité, surtout pour des lecteurs non israéliens. Dans ces familles nombreuses que sont les kibboutzim, les déviances sont statistiquement marginales et les actes violents, comme le rappelle l'auteur, rares et pratiquement toujours auto-infligés, jamais tournés vers le collectif tout puissant. Celui dans lequel elle nous fait pénétrer est une synthèse idéale (origines différentes des kibboutznikim, abandon de la production agricole pour l'industrie, équilibre des générations, etc.), une modélisation dont elle observe les perturbations nées du meurtre.

Les personnages dont la romancière dresse le portrait sont, comme à son habitude, à la fois archétypiques et profondément vivants, humains, douloureux. L'enquête est l'occasion d'aller à leur rencontre, de remonter dans le temps d'un destin individuel ayant épousé cette cause socialiste et sioniste, ou s'en étant dissocié, tant le poids à porter pouvait sembler trop lourd. Une réflexion politique est à l'œuvre en arrière plan de Meurtre au kibboutz, qui questionne l'échec d'un modèle, sa dissimulation, les effets d'une actuelle remise en cause idéologique du mouvement, mais aussi, par contrecoup, l'évolution de la société israélienne face à la perte de certains repères (mythes ?) fondateurs.

On ressort de cette lecture satisfait et instruit. Que demander de plus ?

Chroniqué par Philippe Cottet le 09/04/2012



Notes :

[1] Une grande partie de l'intérêt de Meurtre au kibboutz vient de la confrontation entre une structure de pensée et de vie collective et l'individualisme forcené du policier Michaël Ohayon.

Illustration de cette page : Travaux des champs au kibboutz Degania

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Centenaire Eugen Jochum : Symphonie n°4 de Brahms (1976) Concerto pour piano et orchestre de Grieg (Gilels - 1979) (Tahra - 2006)