Ténèbres, ténèbres

T
John Harvey

Ténèbres, ténèbres

Royaume-Uni (2014) – Rivages (2015)


Traduction de Karine Lalechère

Retraité, Charlie Resnick continue quand même de travailler bénévolement pour la police de Nottingham. Ses souvenirs vont être mis à contribution après la découverte du squelette de Jenny Hardwick, disparue lors de la grande grève des mineurs de 1984. L'enquête, délicate, car une commission est en train de réévaluer le rôle de la police à cette époque, est confiée à la DI Catherine Njoroge que Charlie apprécie.

Sauf à le tuer – et encore [1] – il ne doit pas être facile de ne plus faire exister un personnage qui vous a accompagné vingt années durant.

John Harvey avait pourtant réglé la sortie de son héros, de façon plutôt satisfaisante, à l'occasion de son Cold in hand en 2010 [2]. Le massif et solitaire supporter de Notts, amateur de jazz et de sandwiches improbables, reprend pourtant du service pour cette ultime enquête dans laquelle il est tout autant témoin qu'acteur. L'enjeu ? La grande grève des mineurs de 1984 dont l'échec consacra la victoire définitive de la réaction thatchérienne au Royaume-Uni.

À cette période Charlie Resnick, l'un des personnages de flic les plus attachants de ces trente dernières années, était évidemment du côté de l'ordre, mais à sa façon : humaine, compatissante, contradictoire.

En en faisant un homme chargé du renseignement [3], Harvey permet à son héros d'afficher souvent son désaccord avec la manière dont est traité le mouvement par le pouvoir – provocations policières, violence de la répression –, mais aussi sa proximité avec les gens en lutte, qui n'est pas seulement professionnelle et intéressée. Ténèbres, ténèbres ouvre sur un enterrement, celui de Peter Waites, leader de la grève dans le Nottinghamshire en 1984, auquel assiste l'ancien DI. Même s'ils étaient dans des camps opposés, leur relation fut et resta nimbée d'un profond respect qu'Harvey mettre plusieurs fois en lumière dans les nombreuses analepses du roman.

C'est la grande force du personnage de Resnick d'avoir toujours été du côté des faibles, des démunis, des oubliés et, parmi tous ceux-ci, du côté des femmes. Elles sont au cœur de l'intimité de la grève sur laquelle se penche Ténèbres, ténèbres, elles animent, soutiennent, réconfortent, nourrissent le mouvement. Elles s'affirment aussi parfois politiquement, sexuellement, gagnant en autonomie de pensée et d'action à l'égard de leurs conjoints, de leurs frères de lutte ou bien des autres femmes...

Jenny Hardwick était de cette trempe, devenue militante d'une cause à laquelle son mari ne croyait pas, lui qui continua de descendre au fond chaque jour, jaune, jaune, jaune, que l'on épargna quand même quand d'autres se firent presque lyncher à l'entrée de la mine ou dans leur bicoque de Bledwell Vale. Est-ce pour cette raison qu'on l'a tuée ? Trop libre trop tôt ?

C'est la question que se pose la détective Catherine Njoroge, brillante et célibataire diplômée de l'Université entrée dans la police contre l'avis de ses parents, pour qui l'indépendance semble acquise même si sa couleur de peau peut en faire parfois un combat de chaque jour. John Harvey a choisi de montrer que cela n'était pas simple non plus, que la violence machiste avait encore de beaux jours devant elle trente années après le meurtre de Jenny.

Ténèbres, ténèbres progresse avec une lenteur étudiée, alternant cette incursion au cœur du mouvement de grève avec la difficulté de l'enquête qui bute à présent sur l'éloignement ou la disparition des uns, la mémoire défaillante des autres, l'obligation qui est faite au tandem de ne surtout pas remuer la merde policière de ces années-là. Comme toujours chez Harvey, rien de vraiment sensationnel dans la résolution de l'énigme : une violence ordinaire, voisine, mesquine, imprédictible de banalité. Charlie Resnick est le médiateur entre les époques, mais on le sent fatigué, presque autant que Dizzy le sauvage, l'ultime félin survivant de sa tribu, désormais arthritique et casanier.

Ténèbres, ténèbres est un contrepoint modeste, documenté et intime à l'halluciné GB84 de David Peace, qui reste l'incontournable témoignage sur l'implosion de ce monde ouvrier face au cynisme et à l'intransigeance des élites conservatrices au service du profit à tout prix.

Chroniqué par Philippe Cottet le 20/12/2015



Notes :

[1] On sait que Conan Doyle tua Sherlock aux chutes de Reichenbach pour le faire revenir comme un vulgaire Bobby Ewing dans La Maison vide, quelques années plus tard. Par contre, Colin Dexter ne ressuscita pas son inspecteur Morse, dont il avait fixé dès le départ le nombre des aventures à 13. Dans sa version télévisuelle, les derniers instants de l'alcoolique et génial enquêteur d'Oxford furent, à l'époque, suivie par la moitié du Royaume.

[2] Nous avons rencontré sur Le vent sombre quelques sorties de héros plutôt ratées : celle de Wallander dans L'homme inquiet ou encore celle de Joe Leaphorn dans Le chagrin entre les fils.

[3] John Harvey explique très bien la tactique policière d'utiliser les locaux dans le renseignement, où des liens entre tous ces gens existaient vraiment, et de faire venir dans les comtés rebelles du Nord des forces de polices du sud de l'Angleterre pour la répression.

Illustrations de cette page : La baronne Thatcher – Échauffourée entre femmes de mineurs et forces de police.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : At the Spot Five, Alone in San Francisco, Thelonious In Action de Thelonious Monk (1958)