Le onzième pion

L
Heinrich Steinfest

Le onzième pion

Autriche (2007) – Carnets Nord (2012)

Titre original : Die feine Nase der Lilli Steinbeck
Traduction de Corinna Gepner

Une pomme pénètre par effraction dans l'existence paisible de Georg Stransky, zoologue spécialisé dans les espèces disparues. Après un appel téléphonique nocturne et étrange qui le pousse à croquer le fruit, le scientifique est enlevé. Il est le huitième d'une série qui compte déjà sept cadavres.

Alors que les personnages du Onzième pion, manipulés par des forces supérieures jouant une partie mystérieuse, vont être baladés de l'Allemagne aux possessions australes françaises en passant par la Grèce et le Yémen pour finir dans les steppes mongoles, Heinrich Steinfest plante une fois encore très clairement, dans le champ du langage, son propos et son territoire de jeu.

Enfin, clairement, c'est vite dit. Le onzième pion est une sorte d'objet littéraire protubérant et étonnant. S'il possède bien, au final, les attributs d'un roman criminel, il aura emprunté nombre de détours absurdes ou décalés qui autorisent le doute. Steinfest digresse comme à son habitude, certaines phrases ou paragraphes semblent détenir une vie propre, menant ou non à la suite de l'histoire. Pas forcément immédiatement d'ailleurs, l'auteur n'hésitant pas à piéger le chemin du lecteur par avance pour faire exploser quelques pages plus loin son effet.

L'écriture de Steinfest est semblable à celle d'un grand chef vous préparant un repas dans lequel toutes les saveurs de la Terre vont être explorées [1], et qui mélangerait le sucré, le salé, l'amer et l'acide, dans des cuissons différentes aptes à les mettre en valeur.

Sur fond général de non-sens et de loufoquerie – car on s'amuse énormément avec ce Onzième pion –, l'enquête policière agrège des éléments d'aventure rondement menés, deux épisodes horrifiques devant lesquels on ne sait si l'on doit rire ou être effrayé, une dimension mythologique qui, relevant du domaine des Dieux – anciens ou nouveaux – se doit de rester obscure et impénétrable aux hommes, et – Steinfest oblige –, une multitude d'observations existentielles (par exemple, quand il interroge le rapport à la beauté de son héroïne Lilly Steinbeck, celui à la rareté de Georg Stransky, celui au sexe de son épouse Viola), écarts philosophiques ou simplement petites vacheries l'air de rien (Français, nous en prenons pour notre grade). Ajoutons enfin un détective privé obèse, malade et indestructible qui ne dépare pas dans la galerie de monstrueuses énigmes humaines déjà dressée par l'auteur, après Cheng le manchot et Lukastik l'incestueux amateur de Wittgenstein.

Tout ceci s'apparente au chaos, finit par s'organiser par strates pouvant elles-mêmes devenir instables, mais produisant au final un sens permettant de dire que le repas était savoureux et inoubliable. Steinfest dispose toujours d'une distance ironique à son écriture qu'il entend partager avec ses lecteurs [2]. De la littérature de divertissement certes, mais pas seulement, qui nous demande de réfléchir à ce qui nous divertit vraiment.

Sans avoir rien dévoilé d'essentiel quant à la très riche et intelligente histoire déployée dans Le onzième pion (d'ailleurs qui est-il ?) car ce serait gâcher votre plaisir, je ne peux que vous en conseiller la lecture. Dans une production policière globalement épuisée par ses excès et stagnant dans ses archétypes, cette œuvre insolite rougeoie comme une aube prometteuse (en librairie le 5 janvier 2012).

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/12/2011



Notes :

[1] Ce n'est peut-être pas un hasard d'ailleurs si plusieurs scènes ont pour cadre un restaurant chinois authentique, que Steinfest oppose aux restaurants chinois à la cuisine frelatée que fréquentent des millions d'Occidentaux, allusion déjà présente dans son roman Sale Cabot.

[2] Quand il emploie des clichés, par exemple le Français qui fume une Gauloise, il le signale, tourne autour pour en lui donner un sens nouveau, une justification ou pour s'en moquer.

Illustration de cette page : Dodo

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : L'école du micro d'argent de IAM (1997) - Sun Ra visits Planet Earth de Sun Ra and his Arkestra (Evidence - 1956)