Un escalier de sable

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Benjamin Legrand

Un escalier de sable

France (2012) – Seuil (2012)


Dans un futur indéterminé, un contingent de l'OTAN sous commandement français est chargé de sécuriser la zone de reconstruction d'un pont près de la ville martyre d'Al-Jannah, ancienne oasis vidée de sa vie et de ses habitants par de nombreux conflits et presque rendue au désert par l'assèchement de l'oued qui la traverse.

L'escalier de sable est un récit de guerre qui place au centre de son questionnement la vulnérabilité de l'homme.

De l'homme occidental s'entend. Celui qui, bardé de plaques de kevlar, hérissé d'antennes lui permettant de communiquer avec le monde et d'en maîtriser, en retour, tous les aspects et les plus subtiles variations, pourvu d'armes dont les noms sont déjà une promesse des dévastations à venir, se retrouve propulsé dans la confusion des sens et du sens.

Ce contingent de paix, dressé à la guerre, mais dont la plupart des membres n'ont pas connu le feu, cherche d'abord, près de cet oued tari fouetté par les vents, au pied de cette citadelle millénaire saccagée par les conflits proches et successifs, des raisons intelligibles à sa présence. La routine soldatesque aurait pu suffire à meubler l'attente face à ce vide. Legrand trace de bons portraits où l'on voit chacun tenter d'adapter son existence étroite de militaire à la chaleur, à la poussière, à l'ennui qui s'est installé en eux, aussi nonchalamment qu'ils ont pris place dans ce désert.

Tout bascule quand les premiers morceaux de métal brûlant – tirés par un sniper insaisissable – commencent à cueillir les soldats. Un mouvement vers la vie, vers la nécessité de comprendre, s'empare brutalement du groupe. Eux qui représentent la quintessence de l'esprit technologique guerrier occidental ont du mal à admettre être à la merci d'un seul homme, dans cette ville pouilleuse. Et dans le gouffre béant de leur confiance effondrée viennent s'engloutir leur vision du monde, leur rationalité, leur surpuissance. Une Afrique – invisible et présente depuis la nuit des temps – leur parle, qui ne sont que de passage.

L'escalier de sable devient prenant dans cette confrontation où éclatent le vernis culturel, les manières de penser, les perceptions de nos militaires, qui doivent impérativement laisser l'archaïque courir dans leurs veines pour pouvoir se sauver. Prisonniers des visions d'un géant aveugle, le colonel Rivelain et son équipe ne peuvent trouver des réponses qu'en rejetant la plupart des sujétions de la modernité, en commençant par leur obéissance mécanique aux ordres émis à des milliers de kilomètres de là.

Benjamin Legrand restitue parfaitement l'ennui et le vide absurde des premiers jours, l'étrangeté de la ville martyre, le mystère éternel de cette Afrique ancestrale où seule la mort semble être partageable par tous et propose, en contrepoint, les efficaces scènes d'action finales sur les hauts plateaux. Le cataclysme qui va clore Un escalier de sable rappelle ces cosmogonies où les dieux, insatisfaits de leur création, préparaient le terrain à une nouvelle incarnation de l'humanité, débarrassée de ses défauts, en premier lieu l'orgueil. (en librairie le 19 janvier 2012)

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/02/2012



Illustration de cette page : Enfant soldat en Somalie

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Le silence