Les mauvaises

L
Séverine Chevalier

Les mauvaises

France (2018) – La manufacture de livres (2018)


Le corps d'une adolescente, retrouvée pendue sous un viaduc ferroviaire abandonné, disparaît de la maison mortuaire où il était exposé avant son enterrement.

Au Centre de la France, dans une région de moyenne montagne où le désert qui gagne s'appelle forêt ou solitude, des hommes et des femmes s'accrochent à ce qui reste. Certains abandonnent parfois et on oublie leurs noms, pas forcément les blessures de leur départ, mais il faut avancer, têtus, dans cette existence, quel autre choix ? D'autres, nés ailleurs, tentent d'insérer leur pauvre vie brisée sur cette terre volcanique qui n'est accueillante qu'en apparence.

Les mauvaises content l'histoire de trois herbes folles, Roberto et Ouafa, quinze ans, et le jeune Oé, douze ans, précipités dans ce monde par leur naissance. Les deux adolescentes et le gamin fragile, psychologiquement instable, ont noué une alliance et faits leurs les bois et les eaux, les chemins abandonnés et les rails rouillés qui parsèment leur domaine. Sans le savoir, ils vivent là les derniers instants de leur enfance, que Séverine Chevalier capte avec l'amour infini qu'elle porte à ses personnages et aux mots pour les évoquer.

Comme je l'avais dit lors de ma lecture de Clouer l'Ouest, cette extraordinaire romancière est avant toute chose un peintre unique des sentiments, des émotions, des riens qui font et sont nos existences. Dans Les mauvaises, chaque phrase est un joyau de sens et de sonorité, chaque phrase est habitée et prend possession du lecteur, avec cette fluidité simple et insidieuse de l'eau vive. Ainsi de la petite citadine Ouafa découvrant la campagne et ses ciels gigantesques :

Ce fut une perfusion prodigieuse.
Un éblouissement.

Ou encore, pour décrire Oé, cet enfant turbulent, colérique, effrayé, effrayant, qui tend d'étranges pièges pour attirer sur la grande forêt la protection des esprits qui l'habitent :

Oé était un mystère et une ode, une joie déglinguée, une impossibilité permanente pour le monde tel qu'il était façonné.

Roberto, elle, est née ici. Élevée d'une drôle de manière par Bébé, ce grand-père incestueux dont la mort semble ne pas vouloir et Lipo, son père, qui a fait de son mieux avec cette petiote qu'il voyait promesse et qui fut abandon, sa femme l'ayant planté là pour fuir à la très grande ville avec son propre frère.

Les hommes ne l'effraient pas, Roberto, et un le fascine : Fortuna Moureau, vagabond éternel qui a pourtant déposé là, dans ce bled des Combrailles, sa misère et l'espoir fou d'y rester. Il est du même peuple qu'Adela Chenille, cette femme un peu sorcière qui vit sur les marges du monde :

Parfois, elle semait dans la terre un livre qu'elle avait aimé, un livre qui l'avait sidérée, au pied d'un chêne, ou du socle d'une croix, au croisement de deux chemins, partout où il lui semblait que tel ou tel livre nécessitait de prospérer, car elle avait dans l'idée que des mots enfouis dans le sol se comporteraient comme des graines, et des trous creusés pour eux surgiraient vers le ciel des métamorphoses, des liens superbes, des flèches prodigieuses pour retourner et bouleverser les hommes.

C'est cela Les mauvaises. Des rencontres étonnées à chaque ligne avec la grâce, la légèreté, l'élégance de quelques mots assemblés par le talent rare de Séverine Chevalier. Des forces telluriques en sommeil, des colères humaines froides et tues, des rébellions douces et mortelles, des désamours, des terreurs. Et aussi, dans chaque personnage, des bribes d'innocence, de naïveté, de mensonges à soi que l'auteur débusque avec patience et justesse, dégage de leur gangue terreuse ou oxydée pour en faire ces éclats lumineux qui nous transpercent.

Après quatre lectures en huit mois [1], je suis encore émerveillé par Les mauvaises et je pleure toujours autant devant tant de beauté. Il y a bien, ici, de quoi « retourner et bouleverser les hommes ».

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/02/2018



Notes :

[1] J'ai simplement eu la chance de recevoir les épreuves non corrigées l'été dernier. Merci à Cyril Herry, le directeur de la collection Territori à la Manufacture de livres pour cet envoi. Merci surtout à lui, et aussi Pierre Fourniaud, d'avoir permis au monde – avec Recluses, Clouer l'Ouest et maintenant Les mauvaises – de découvrir l'auteur exceptionnel qu'est Séverine Chevalier.

Illustrations de cette page : La voie ferrée menant au viaduc des Fades – La sortie de l'un des tunnels (Fontelun ? Toureix ?) dans lequel se réfugient Ouafa et Oé.