Orphelins de sang

O
Patrick Bard

Orphelins de sang

France (2010) – Seuil (2010)


Une adolescente californienne en rébellion contre ses parents s'automutile dans la cave de la maison. Elle y découvre une étrange capsule temporelle qui nous fait remonter aux années 2000, Amérique centrale, Guatemala City.

Loin du polar et du thriller, mais résolument noir, le second roman de Patrick Bard, Orphelins de sang entraîne le lecteur dans les entrailles d'un pays dévoré par la violence. À travers le destin de Claudia, devenue Allison puis Maya, il nous conte l'histoire d'une résistance, le refus de se soumettre et de mourir d'un peuple dont il pourrait presque retracer le martyr depuis la conquête.

Porté par la figure anonyme et obstinée d'Escarlet, mère et survivante dépossédée de son enfant, soutenue par les combattantes de Mujer qui tirent de l'horreur de leurs passés la force de dire encore non, ce récit passionne, dérange, alerte et c'est bien là, d'abord, son premier mérite.

Les médias n'évoquent que rarement ces terres lointaines, et souvent sous l'angle racoleur et réducteur des maras. Nous pouvons cependant mesurer aisément tout ce qu'il y a de réel dans ce roman, car la violence qui a libre cours ici, c'est celle des zones de guerre : Tchétchénie ou Congo, Bosnie ou Liberia... Ouverte ou larvée, elle est lovée dans l'histoire du pays, dans la mémoire et le quotidien des gens et, en premier lieu, dans un appareil d'État génocidaire. C'est celle des décennies de domination, de spoliation et de massacre des Indiens, tour à tour esclaves des grands propriétaires terriens et de l'United Fruit, victimes de la stratégie de terreur menée par une cohorte de dictateurs successifs à la solde des Amerlocains et de leurs intérêts, servis par une soldatesque ivre de son impunité et qui ne fait aucune différence entre état de guerre et paix.

Le contrepoint offert par l'histoire de Katie et John Mc Cormack permet à Patrick Bard d'étendre la problématique d'Orphelins de sang, et donc l'origine de la terreur qui sévit au Guatemala, à cette Amérique moyenne blanche (à toutes les populations du Nord ?). Que cela soit sous la forme de domestiques invisibles ou d'enfant importé, les Mc Cormack et leurs semblables tirent profit de cette misère tout en étant incapables d'admettre ou même seulement d'envisager y avoir une quelconque responsabilité. Désireuse de normalité sociale plus que de maternité, Katie achète d'ailleurs Claudia sans réellement de scrupules [1], ou ceux-là rapidement apaisés par les propos lénifiants de son entourage. Quant aux kidnappeurs et à la longue chaine de complicités, livrer une fillette à un couple stérile ou à un dealer mexicain fou et pédophile et amateur de snuff movie ne présente aucune différence : c'est juste du business...

Orphelins de sang dresse un tableau sans ombre de cette folie. Bard sait parfaitement peindre le courage de ces femmes, leur obstination, leurs peurs et leurs détresses et montrer en elles les victimes de cette inhumanité. La figure de Victor Hugo Hueso, qui saura trouver en lui une capacité intacte d'indignation pour rejoindre leur combat et dire à nouveau la vérité, quinze ans plus tard, permet de croire encore en l'homme.

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/03/2010



Illustration de cette page : Enfant indien

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Chicago III (1971), Way Out West de Sonny Rollins (1957).